Les Voix, Témoignage

Aimée F., Nicole ANQUETIL

PAYOT juillet 2014

Prix de L’Évolution Psychiatrique, qui sera remis aux auteurs pour 2016.

Ce livre est la rencontre d’une patiente qui s’est donné elle-même, pour les nécessités éditoriales, le pseudonyme d’Aimée F., et d’une analyste lacanienne, Nicole Anquetil.

Étrange coïncidence sur le pseudo : Aimée F. ignore totalement l’Aimée de Lacan ; Aimée est son deuxième prénom et F. l’initiale du patronyme maternel. Ne restons pas non plus sur la pure coïncidence et soulignons plutôt la justesse clinique de Lacan quant à l’érotomanie, ici minimale, inhérente à la folie des femmes.

Dans ce livre « à quatre mains », selon les mots mêmes d’Aimée F., il s’agit de saisir le témoignage en question qui est une tentative de s’inscrire dans l’Autre pour ne pas disparaître, de saisir le réel qui l’envahit par le moyen de l’écriture. Schreber en avait fait tout autant il y a cent ans dans cet argumentaire adressé à la Cour de Justice, « Les mémoires d’un névropathe », qui, nous dit Lacan, « ne nous donne nullement le sentiment d’une expérience originale dans laquelle le sujet lui-même est inclus ; c’est un témoignage vraiment objectivé ». La position de N. Anquetil a été de se faire secrétaire des écrits élaborés et apportés peu à peu par la patiente elle-même, et la poursuite des entretiens lui a permis d’aller jusqu’au bout de son témoignage. Ce faire savoir est aussi un appel au grand Autre, là où le sujet de l’énonciation faisait défaut. C’est la position juste et modeste que Lacan avait prescrite avec l’idée que « lorsqu’on ne peut rien faire pour un patient, au moins peut-il nous instruire ».

L’expression « à quatre mains » de la patiente valide cette position. Et nous devons apprécier l’écoute de Nicole Anquetil qui n’a pas infiltré les entretiens de la bêtise névrotique courante (affectation, interprétation, sentimentalisme, etc..).

Ce travail à quatre mains n’aura pas arrêté les voix mais les aura mises à distance, ce qu’aucune thérapeutique n’avait jusqu’alors réussi.

Ce type de témoignage vraiment objectivé, comme le dit Lacan, est la clé des présentations de malades et n’est pas une opération de dévoilement qui porterait atteinte à une intimité qui n’a pu forer son existence, comme certaines bonnes âmes ont pu le dénoncer. Il est le juste abord que nous pouvons avoir dans la psychose et une modalité de réponse dans cet appel à l’Autre que ces patients manifestent et dont ils n’ont pas idée.

Saluons ce travail de présentation de malades, d’enseignement et de transmission d’une psychiatrie lacanienne que N. Anquetil mène depuis de longues années (1984) à Villejuif, et qui a permis sans aucun doute ce dernier ouvrage.

Ce livre est grand public : cela a bien sûr ses limites car il ne donne pas dans ce témoignage même les clés d’une lecture. Toutefois il importe de relever les comptes rendus de presse qui mentionnent une « lecture troublante », un « livre déroutant » tant il dérange les certitudes de normalisation moïques des espaces privés censés ne pas se confondre avec ce discours courant sans sujet qui nous traverse en permanence, entretenu en cela par des médias bruyants. Espérons que par cet ébranlement et ce trouble, ces lecteurs communs entendent, pour un instant, que pour les parlêtres que nous sommes tous, habiter le langage qui est fondamentalement xénopathique (Xénos : étranger), n’est pas une affaire simple.

Tout autant il apparaîtra au lecteur commun que la folie n’est pas déficitaire : Aimée F. est une dame subtile qui a été fort appréciée dans sa vie, dans son métier d’enseignement. Les voix ne sont apparues que très tardivement, vers 65 ans. Elle a suivi une vie hautement exemplaire et la raison ne lui fait pas, loin de là, défaut. On peut rappeler Schreber là encore.

Ce document est inouï au sens étymologique du terme et nous projette l’objet voix au-devant de la scène. N. Anquetil dans sa lecture fait le pas décisif en nommant l’analyse brève qu’elle fait de ces phénomènes hallucinatoires « ce que parler implique », et nous révèle certes que nous sommes parlés mais que nous sommes aussi des objets parlants.

Il n’est pas inutile de rappeler ce que Lacan nous dit de la psychose hallucinatoire chronique : « je ne vois pas ce en quoi une PHC n’est pas cohérente avec un discours commun. Elle entend des choses que vous n’entendez pas parce que vous êtes sourds. S’il y a quelque chose qui s’exprime selon ce discours commun, c’est bien une PHC ». Rappelons que ce discours commun est celui qui se présente sans subjectivité. Ce disque-ourcourant est introduit en 1972 par Lacan et défini dans le Dictionnaire de psychanalyse de R. Chemama et B. Vandermersch : « discours qui ignore sa cause, c’est-à-dire l’impossible (ou le réel) à partir duquel il se construit. Cet impossible est celui du rapport sexuel »

Aimé F. nous fait assister à son débat/combat contre les voix, œuvres de Satan qui commencent joliment et poétiquement par un gentil petit merle sur la balustrade avant de prendre l’allure ensuite d’une entreprise de démolition, qu’elle interprète comme diabolique. Les voix persécutantes, injurieuses l’envahissent dans un transitivisme objectal et un déferlement de commentaires, véritable « tweet » selon la formule heureuse de N. Anquetil, d’éléments indissociés de sa vie (ce qu’elle a mis de côté pour tracer sa vie est fait du déni) et du discours courant. Ces voix n’ont pas le caractère mélodique de celles des oiseaux de Messiaen ! Ce magasin verbal se déverse ainsi dans le caddie (qu’a dit ?) de l’inter-marché sans césure : le sujet n’a pas trouvé d’existence dans l’Autre, le petit coin d’intimité que l’on peut tous espérer. Pour Aimée F., dans son existence lisse, l’inceste précoce n’a pas fait « troumatisme » qui lui aurait permis d’historiciser et de se débrouiller avec ce lambeau de vie qu’elle a mis de côté. Le déni a-t-il escamoté l’ancrage à la possibilité du tissage que constitue une histoire ? Forclusion partielle avec un des possibles noms du père ? Ou bien des « voies de traverse » selon l’expression de Lacan ? Qu’est-ce qui a pu fonctionner ?

Notre intérêt face à ce document exceptionnel voudrait bien sûr que N. Anquetil apporte un supplément à son analyse (Convoquons-la peut-être pour cela ?), qui nous permette d’ouvrir, d’échanger des discussions avec des collègues impliqués dans ces cliniques. Cela nous permettrait par exemple d’interroger le lien entre délire et hallucinations : sont-ils effectivement liés ? Les voix viendraient-elles à la rescousse de ce que le délire ne peut dire, en sachant que le langage est parfaitement xénopathique ? Peut-être pourrions-nous aussi interroger le corps chagrin de cette petite femme délicate au regard d’une certaine maltraitance maternelle qui l’a instrumentalisée, ainsi que ce moment de confusion et de perplexité anxieuse qu’elle manifeste, alors que Nicole Anquetil s’était enquise dans un entretien de précisions sur ses liens avec sa mère.

C’est donc pour nous un travail à suivre.
Pascale Belot-Fourcade