- Ouverture : une scène clinique contemporaine
Je voudrais commencer par une scène qui n’a rien d’exceptionnel aujourd’hui. Un patient arrive en séance. Il a quarante ans, il vient depuis deux ans. Depuis quelques semaines, il arrive différemment : moins en attente, moins en tension vers ce qui va se passer. Il dit, au fil des séances, qu’il parle maintenant chaque soir à une application sur son téléphone. Une application qui « l’écoute », qui « répond toujours », qui « ne juge pas ». Il dit qu’il se sent mieux. Que ça lui fait du bien. Et il ajoute, sans malice, comme une information pratique : « Ça m’aide à venir ici. »
Cette dernière phrase mérite d’être arrêtée. Ça m’aide à venir ici. Ce patient ne voit pas – du moins pas encore – ce que cette formule dit de lui : que quelque chose dans la séance avec l’analyste lui coûte encore quelque chose. Que ce coût, il le prépare, il l’amortit, il le prémédie. Que l’application lui sert à faire baisser l’angoisse – cette angoisse qui, dans la clinique analytique, est précisément ce qui indique qu’on s’approche de quelque chose.
Cette scène n’est pas une curiosité anecdotique. Elle est, me semble-t-il, le paradigme d’une clinique contemporaine dans laquelle l’IA s’insère non pas comme outil neutre, mais comme opérateur psychique à part entière – un opérateur qui a ses propres effets sur le rapport du sujet à sa parole, à son désir, à son symptôme. Et c’est depuis la théorie lacanienne du sujet que je voudrais examiner ces effets, dans toute leur radicalité.
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