•A lire ou à consulter :
 
  • Parution du n° 7 de la Revue Lacanienne, juin 2010, éditions Erès :
ALCOOLS, Le dossier établi par Jean-Louis Chassaing  


 Justice :
  • Une parution à ne pas manquer  :
"Comment priver un enfant de son père... Un dysfonctionnement ordinaire de la justice" par Marcello Sereno, 
Editions Jeunesse et droit, mai 2009 
 L'homme qui raconte son histoire dans ce livre est un père condamné pour «attentats à la pudeur avec violence ou menaces» sur la personne de sa fille. Il clame son innocence et explique comment s'est construite une vérité judiciaire qui pourrait bien n'être qu'une erreur judiciaire ou, pire, un dysfonctionnement  ordinaire de la justice     (=> lire la suite)
 

  • Les dossiers du JFP  - Journal Français de Psychiatrie -
    "Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ?" 
    Editions Erès 2009
    La prison est-elle un lieu de soin et les malades peuvent-ils y trouver les conditions décentes de leur traitement ? C'est la question posée par cet ouvrage collectif « faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ». (=> lire la suite)

      
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INSERTION ET DISCOURS SOCIAL - Chantal Gaborit     
 
« Il est certain que se coltiner la misère, c'est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu'au titre d'y protester »  J.Lacan  A lecture de cette phrase de Lacan, nous pouvons tenter de repérer comment fonctionne notre discours social, et comment il détermine le travail social. En effet, la question de l'identité du travailleur social semble d'une grande actualité, particulièrement pour ceux qui, à une place ou à une autre, sont chargés de l'insertion(...)
LE PRATICABLE DE LA CLINIQUE DANS LE TRAVAIL SOCIAL : LIBERTES ET ASTREINTES - Pascale Bélot-Fourcade 
Pour les psychanalystes et travailleurs sociaux en institution : reste-t-il encore des libertés face aux astreintes ? Je voudrais tenter d'amener dans le travail de ces journées une contribution à la question posée dans le titre de notre argument en répondant d'emblée à cette autre question posée : les psychanalystes et les travailleurs sociaux sont-ils interpelés par la question de l'institution ?(...)
QUEL AVENIR POUR LA RELATION MEDECIN-MALADE ? - Pascale Bélot-Fourcade
Ce que je vais vous dire va être simplement une introduction à la lecture de la presse quotidienne nationale, représentée dans mon intervention par Le Monde. Je ferais une remarque dès à présent : quand on lit cette presse, les informations qui y sont données, scientifiques ou parascientifiques, on est étonné de l'homogénéisation avec la presse professionnelle. Je ne parle pas du Lancet, mais du fait que la presse professionnelle est à peu près informée de la même manière que la presse nationale. (...)
REPERAGES DES PSYCHOSES DANS LE TRAVAIL SOCIAL - Nicole Anquetil
Il nous est apparu important de présenter ce jour cette grande question des psychoses à laquelle sont confrontées toutes les personnes ayant affaire professionnellement, disons de façon très large, aux embarras des autres.Ces embarras qui se découvrent en sus des raisons sociales proprement dites mais qui y sont mêlées car ces autres psychotiques sont à la fois et le miroir de ce qu'on appelle le social et ce qui s'exclut du social en quelque sorte par définition.(...)
LA TYRANNIE DES PROJETS DANS LES INSTITUTIONS - Louis Sciara
Ils courent, ils courent les projets. Le travail en institution passe dorénavant par une mise en série de projets. Ils foisonnent au point de constituer la vitrine officielle de l'institution, quelle qu'elle soit, le témoin de son activité, de sa cohérence et de son dynamisme. Qu'y aurait-il alors à objecter ? Pourquoi ne pas interpréter, après tout, ce déferlement de projets comme l'indice d'une vitalité des institutions ? En quoi, a contrario, serait-ce une manifestation de leur malaise, de leur « déclin » (...) 
 Je me suis engagé à faire cet exposé car, en raison de mon expérience professionnelle acquise dans diverses institutions et à différentes fonctions, je me suis souvent interrogé sur l'utilité et l'intérêt de l'intervention du psychanalyste en institution tout en reconnaissant que c'est très formateur pour tous.(...)
CONTRAT, RESPONSABILITE INDIVIDUELLE, RESPONSABILITE DU SUJET : LIMITES, PARADOXES ET IMPOSSIBLES - Louis Sciara  
Pour qui se confronte au travail clinique, que ce soit à son cabinet, en institution soignante, en institution sociale, il est de plus en plus ostensible que la notion de contrat se généralise et se diffuse. Le contrat devient une terminologie courante, et sans doute prend-il des acceptions plus larges que celle qui le définit dans le code civil. (...)

INSERTION  ET  DISCOURS SOCIAL*  

Chantal Gaborit  

         
   « Il est certain que se coltiner la misère,
      c'est entrer dans le discours qui la conditionne,
      ne serait-ce qu'au titre d'y protester »  J.Lacan 
 

A lecture de cette phrase de Lacan, nous pouvons tenter de repérer comment fonctionne notre discours social, et comment il détermine le travail social.

En effet, la question de l'identité du travailleur social semble d'une grande actualité, particulièrement pour ceux qui, à une place ou à une autre, sont chargés de l'insertion.

 De multiples conditions, et entre autres le réel du chômage, donnent à cette question une actualité toute particulière. De même la présence si insistante dans le discours social ou politique du signifiant insertion - avec évidemment son signifiant contraire : exclusion - n'est pas sans effet sur la façon dont chacun d'entre nous envisage son propre lien social et s'y engage en tant que sujet.

Comment ce signifiant insertion opère-t-il dans notre collectif ? Si  cette insertion se présente comme un impératif, quels en sont les effets pour le sujet, qu'il soit celui qui est convié à s'insérer, ou qu'il soit celui qui, parent, éducateur ou travailleur social, soumis au même impératif, se trouve tenu de transmettre cette invitation ? Et comment cet impératif peut-il mettre en difficulté en ce qui concerne l'identité ?

Rappel historique

Notons tout d'abord que du point de vue étymologique insérer signifie introduire un caractère dans un texte, inclure une lettre ou un paragraphe dans un texte existant.

Le terme insertion, au sens où nous l'entendons actuellement, est apparu dans notre vocabulaire socio-politique dans les années 70-80. Concept récent donc, mais qui découle de signifiants plus anciens, fortement ancrés dans notre discours et qui le déterminent tels que Egalité, Solidarité et plus récemment Participation.

Le concept d'insertion sociale a été pensé, au départ, spécifiquement autour de la problématique des jeunes, de leur accès à l'emploi, et de leur place dans le système économique. L'Etat se reconnaissait une dette vis-à-vis des jeunes et, en période de difficultés économiques, il se préoccupait d'eux prioritairement.

Puis progressivement le terme s'est étendu, et actuellement il recouvre l'invitation faite par le social à tous ses membres, et pas seulement aux jeunes, à prendre place, à s'inscrire dans un lien social actif, à participer au symptôme commun, au discours commun, à l'idéal collectif. Car notre subjectivité n'est pas qu'affaire privée, elle est très largement engagée et déterminée par le discours qui sous-tend notre lien collectif dans une société. 

Entendu ainsi le terme d'insertion vise tout le monde, les enfants, les adolescents, les jeunes adultes, les étrangers, les S.D.F., etc..., actuellement chacun est appelé à s'insérer.

D'autre part l'insertion désigne aussi l'ensemble des dispositifs permettant que le terme soit opérant. Le R.M.I. en est le plus connu, mais on peut noter que ces dispositifs sont nombreux, variés, parfois originaux, et qu'ils visent tous ceux qui sont repérés par le social comme étant le plus en risque d'une dérive vers l'exclusion (les jeunes, les chômeurs de longue durée, les femmes, etc...).

La dette symbolique

Ce qui apparaît, d'une part au travers de ces dispositifs, et d'autre part dans le fait que maintenant l'insertion s'impose à chacun, c'est une modification progressive de la question de la dette symbolique, c'est-à-dire une modification de la façon dont, à l'âge adulte, nous sommes tenus de répondre à un certains nombre de contraintes afin de fonctionner dans un collectif tout en essayant en même temps de rester désirant, original, singulier.

En effet, avant les années de crises économiques, et depuis déjà longtemps, la façon la plus habituelle de payer, dans le social, sa dette symbolique était certainement de travailler, et également d'avoir des enfants. Dans ce travail on trouvait une articulation entre le désir singulier et la contrainte collective. En retour l'état se reconnaissait une dette, un devoir de protection envers ceux qui ne pouvaient pas travailler, et qu'on considérait alors comme des victimes à aider (les pauvres, les émigrés, les handicapés,...). Le R.M.I., lors de sa création, leur était destiné comme une passerelle offerte pour se réinscrire dans un lien social mettant en jeu la question de la dette et du travail, et pas seulement le statut de victime, même si effectivement ils avaient affaire à l'injustice.

A côté de cela, il y avait aussi ceux qu'on appelait les marginaux, qui eux non plus ne travaillaient pas mais qui n'étaient pas considérés comme des victimes car tout le monde s'accordait pour sous-entendre qu'ils avaient peu ou prou choisi leur situation. Et le social les laissait tranquilles pourvu qu'ils ne dérangent pas l'ordre établi. Ils ne payaient pas vraiment leur dette symbolique, ils ne mettaient pas en oeuvre leur désir, mais ils ne demandaient rien.

On pouvait dire qu'alors l'Etat et ses citoyens étaient dans un rapport de dette mutuelle, et que ceux qui ne participaient pas complètement au système n'étaient pas pour autant considérés comme exclus mais plutôt comme marginaux (quand on est dans la marge on est un un peu à côté du texte mais pas complètement en dehors). Et la gestion sociale consistait entre autre à gérer cette frontière.

Insertion à tous les étages

Actuellement il semble que les choses ne se présentent plus du tout ainsi. L'extension des dispositifs d'insertion à toutes les tranches d'âge, à toutes les catégories de population, la généralisation du R.M.I., tout cela aboutit à ce qu'on ne raisonne plus en termes de gestion de la marge ou de la frontière, on ne raisonne plus en termes d'engagements réciproques et de dettes mutuelles ; ce dont il est question actuellement c'est d'insertion, c'est-à-dire que nous sommes dans une problématique du dedans et du dehors.

Avec comme conséquence un rapport à l'autre en des termes qui ne prennent pas en compte l'altérité, la différence, la marge. Ici peu de tolérance à la différence et au symptôme, on est dedans sinon on est dehors !

Et si on parle plus que jamais des exclus, ce n'est plus en termes de victimes à aider ou de clochards à laisser tranquilles, c'est toujours dans une visée d'insertion. Visée tout à fait impérative puisque si l'arrivée du terme d'insertion a créé une ségrégation sémantique entre insertion et exclusion (on ne peut être que d'un côté ou de l'autre, il n'y a plus de marge), elle a fait passer dans le même temps le terme d'exclusion totalement sous le coup de l'impératif d'insertion, à tel point qu'on n'évoque plus l'exclusion qu'en termes de « lutte contre... ». L'insertion devient obligatoire sinon on est exclu. Comme si ce terme ne fonctionnait que pour lui-même.

Si bien qu'on en arrive à ce point qu'actuellement s'acquitter de sa dette symbolique dans le social n'est plus lié au travail ou à l'engagement dans la sexualité mais à l'insertion seulement. Il suffirait d'être inséré ! La logique institutionnelle du R.M.I. en est un exemple : le maintien du R.M.I. est lié totalement et uniquement aux efforts de la personne pour s'insérer. Et de plus comme actuellement il n'y a pas de travail pour tout le monde l'insertion est le plus souvent réduite à « avoir un logement ».

Si dans notre social actuel ce signifiant s'impose à tous, il prend une virulence toute particulière en ce qui concerne les jeunes, car ils représentent une catégorie mal définie, un moment de formation plus ou moins réussie, s'étendant de la fin de la scolarité obligatoire jusqu'à la mise au travail, avec une inscription sociale parfois très floue. Alors bien sûr, puisque dans le découpage binaire de l'insertion la marge n'est plus tolérable, c'est sur ceux. qui sont dans le flou - ni vraiment dedans, ni vraiment dehors - que l'impératif pèsera le plus fortement : c'est le cas des jeunes, mais aussi des personnes en difficultés psychiatriques, etc.

Pourquoi certains peuvent-ils croire à l'insertion ?

A répertorier ainsi les modalités de l'insertion telles qu'elles se présentent dans notre social, on peut en repérer les excès ou les insuffisances, mais on ne voit pas vraiment en quoi cela ferait fondamentalement problème. En effet, cette invitation, même pressante, à inscrire son désir dans des contraintes préétablies, n'est-ce pas le mouvement même, la dynamique même de l'adolescence ? Et les adolescents repèrent très vite ce mouvement subtil par lequel ils doivent passer pour devenir adultes, à savoir à la fois renoncer quelque peu aux prétentions de leur désir singulier, et en même temps maintenir leur originalité, leur créativité, et tout ce qui fait leur personnalité.

Alors pourquoi certains peuvent-ils s'appuyer sur la certitude que le discours social reflète et traduit un désir les concernant, ils y entendent alors une invitation à laquelle ils peuvent consentir, tandis que pour d'autres la disjonction est radicale entre ce qu'ils ont pu repérer du désir qui les a fait advenir comme sujet dans leur enfance, et ce qu'ils perçoivent de la demande sociale.

Pour ma part  j'y vois trois raisons :

1 - La première raison tient au fait que l'invitation est devenue un impératif. Plus personne ne peut passer au travers des mailles du filet de l'insertion. Du coup la demande sociale ne peut plus être entendue que comme totalement arbitraire, et n'ayant plus aucun rapport avec la question du désir. Dans une invitation on entend le désir sous-jacent de l'autre, dans un impératif on ne l'entend plus. Dans une invitation on peut répondre oui ou non, à une injonction on est soumis absolument. Et seule demeure alors la dimension de pure soumission à un ordre, à la castration. La demande sociale devient alors une pure injonction à prendre place. Si l'articulation au désir est absente, alors tant qu'à faire de se soumettre à l'injonction et de prendre place, n'importe quelle place fera l'affaire. Devant la vigueur de l'impératif à s'insérer à tout prix certains s'abolissent comme sujet et s'y offrent comme objet tant ils ont bien entendu que ce que l'on attend d'eux ce n'est pas qu'ils mettent en oeuvre leur désir mais qu'ils prennent place dans la grande entreprise collective et qu'ils se taisent.

Certains poussent à l'extrême cet esprit en le mettant en oeuvre dans un mode de vie basé sur le trafic, commerce où ils vendent indifféremment des objets ou des produits, ou bien où ils se vendent eux-mêmes, où ils s'offrent comme objet.

D'autres encore ont tellement bien entendu l'appel impératif à l'insertion qu'ils s'y inscrivent volontiers, mais dans un écrasement narcissique où ils ne sont plus que des objets dénués de valeur. Ce sont ceux qui viennent trouver les travailleurs sociaux avec comme projet de vie : s'inscrire à la COTOREP à 18 ans, puis au R.M.I. dès 25 ans. Réduisant ainsi l'insertion à son versant purement économique, ils y laissent leur avenir et leur dignité.

Certains enfin jouent avec cet impératif afin de maintenir une possible survie de leur désir, c'est-à-dire que de l'insertion ils en redemandent, ils l'exigent comme un dû, renvoyant ainsi au social le ridicule de la dette quand elle n'opère plus que dans un mode artificiel, non référé au désir et à la loi. Ce sont ceux qui en demandent toujours plus à l'aide sociale, comme un droit, un dû, ne faisant ainsi que refléter ce qu'on leur offre.

Et puis il y a ceux qui s'installent dans une effrayante passivité, assis pendant des années sur le même banc, dans une sorte d'anesthésie générale qui ne leur permet de s'insérer nulle part, ni dans un travail ou une formation, ni dans une conjugalité, pas même dans la délinquance. Pour eux l'impératif a opéré comme un redoublement de la castration et non comme un allègement de la castration, sans espoir pour le désir, sans espoir pour une rencontre.

A propos de ceux-là, les moins bruyants, il apparait que si le terme d'insertion avait pour contraire le terme d'exclusion, on pouvait aussi l'opposer à désertion.

Insertion/exclusion mais aussi insertion/désertion.

Et de la même façon que l'impératif de l'insertion pousse certains à s'exclure,  on peut se demander si cela n'incite pas aussi à déserter son désir. Non pas à refuser son désir mais à le déserter. Pour eux le social est tellement cohérent, tellement déshabité, qu'aucun message les concernant, aucune intention ne leur vient en retour, comme si personne ne les appelait. Et nous savons tout combien nous avons besoin de croire que quelqu'un nous appelle. Devant ce discours tellement silencieux, ou au contraire tellement criard ou insistant dans son martèlement à l'impératif, non seulement ils ne peuvent pas mettre en oeuvre leur désir, mais ils ne peuvent même pas le questionner. Ne se sentant pas appelés ils ne répondent à rien, parfois même ils ne demandent rien, ni ce dont ils ont un besoin vital, ni ce à quoi ils auraient droit.

2 - La deuxième raison qui contribue à créer une disjonction entre le désir du sujet et ce qu'on attend de lui dans le social tient au signifiant insertion lui-même avec sa connotation d'entrée dans quelque chose, induisant une représentation imaginaire de ce que serait l'insertion. L'imaginaire étant alors de croire que s'insérer c'est prendre place, et prendre place à l'intérieur. Cette représentation en terme de place et de dedans/dehors, me parait être une des plus grandes difficultés contenues dans ce signifiant.

En effet dans le parcours subjectif de l'enfant, tout le mouvement de l'enfance et surtout de l'adolescence consiste à s'extraire en partie de la famille pour aller vers cet extérieur imaginaire qu'est la société. Et pour tout enfant c'est un véritable effort de dégager sa subjectivité de celle de ses parents pour aller vers l'imprévisible. Alors, quand à l'adolescence, tout à coup, on leur dit qu'il ne s'agit plus de s'ouvrir vers l'extérieur mais de rentrer dans quelque chose de préexistant, évidemment ce qu'ils découvrent là c'est la tromperie, la tromperie des promesses oedipiennes de jouissance avec le risque d'errance qui guette celui qui ne réussira pas cette insertion. Cette idée du dedans et du dehors est très justement rendue dans le film « La haine » de Kassovitz par la réflexion d'un jeune disant à ses copains : « Eh, les gars, on est enfermé dehors ».

L'identité de ces jeunes a parfois tellement peu d'enracinement symbolique qu'il ne leur reste plus que des repères imaginaires en terme de place, de lieux géographiques très restreints, aux dimensions de leur quartier, comme si leur identité se trouvait réduite à cela.

2Alors que toute notre culture nous a appris que l'identité est une construction qui relève plus du déplacement que de la fixité en un lieu.

3 - La troisième raison qui, dans notre discours social, contribue à ce qu'on n'y repère plus d'attente de la part de l'Autre tient à ce que l'impératif de l'insertion requiert sans cesse l'adhésion du sujet. A chaque moment de la vie on demande à quelqu'un ce qu'il veut. On sollicite sans cesse son savoir personnel mais sous sa forme la plus trompeuse : la motivation. Actuellement on appelle ça le projet. Le projet c'est le ressort de l'insertion. Nous l'avons vu pour le R.M.I., c'est vrai aussi pour l'adolescent à chaque étape de son orientation. Cela peut laisser supposer à un jeune que sa possible insertion sociale ne dépendrait que de lui-même et de son bon vouloir. Comme si on lui énonçait : « tout est possible, il suffit de le vouloir et de nous le dire. »

Comment à partir de cela repérer la réalité, le réel qui organise notre social ? D'autant plus que le réel, celui du chômage par exemple, ils le rencontreront de toutes façons, avec brutalité parfois. Mais alors ils ne sauront pas le lire comme une limite réelle, comme un impossible, et le prendront comme une marque de leur propre impuissance ou de celle des adultes, ou encore comme une manifestation de la malveillance de la société. Ceci est encore renforcé par le fait que la lourdeur administrative des dispositifs ne permet pas un suivi où la relation serait personnalisée et permettrait une identification ou un transfert.

Certains d'ailleurs revendiquent la place d'exclu comme leur seule identité possible. Par exemple la place de victime est parfois une revendication identitaire, d'où l'attirance que l'on constate pour la précarité.

Quels sont les effets de cet impératif ?

Cette pressante sollicitation de la motivation individuelle aboutit au fait que la participation au symptôme commun, et au travail, n'est plus requise sous le coup d'une obligation, ce qui permettrait de réveiller le sujet désirant, mais en référence pure et simple à la subjectivité, rendant l'accès au désir encore plus indéchiffrable, encore plus ignoré.

En effet, si l'invitation à travailler est à entendre comme une invitation à désirer, et à devenir adulte, en ce sens qu'elle demande nettement d'inscrire son désir singulier dans une forme sociale préétablie, et qu'elle dit dans le même mouvement l'impératif de la castration et la nécessité de ne pas écraser le désir, au contraire pour certains l'impératif à s'insérer ne peut jamais être entendu sur ce mode paternel. Il est tout à fait sensible quand on écoute ces jeunes que l'insertion résonne pour eux comme une invitation dévorante. Avec l'impératif de l'insertion, déconnecté de la question du travail et du manque, il n'y aurait rien à faire de son désir, il n'y aurait qu'à s'offrir à la dévoration, à entrer dans cet engloutissement maternel au sens le plus mythique du terme. Comme si toute altérité était gommée.

Cette perspective d'anéantissement est de toutes façons en première ligne pour tout adolescent quand il s'agit de devenir adulte. A ce moment plus qu'à tout autre la pulsion de mort est à l'oeuvre. Il n'y a qu'à les écouter parler de leur avenir pour entendre la proximité de la problématique de la mort et l'actualité de la question : comment entrer dans la logique de l'impératif sans en mourir ? Et la réalité du SIDA réactive encore la question : comment devenir adulte, et se risquer à la sexualité sans en mourir pour de vrai ?

Que peut-on faire ?

Quand on est en position ou en responsabilité d'accompagner des plus jeunes dans cette démarche, comment faire pour ne pas y perdre soi-même ses propres références ? Le maintien d'une position subjective divisée dépendra de la façon dont on pourra rester en lien avec son propre questionnement sur son rapport à la loi et au désir, sur son rapport à l'autre, à l'altérité.

C'est une difficulté que nous connaissons bien, et qui se présente à nous de façon répétitive, chaque fois que le désir est en jeu, et que se pose alors la question de « que me veut-on ? ». Cette question traduit le fait qu'on se heurte là à quelque chose d'impossible, car du fait que le désir de l'Autre reste pour nous une énigme - et c'est d'ailleurs une condition du maintien du désir - notre ressenti le plus commun est plutôt de nous sentir exclus, jamais vraiment à notre place.

Ainsi, on peut dire que l'insertion est quelque chose d'impossible. Si on peut trouver des critères pour définir les exclus, qui peut énoncer tranquillement qu'il serait du côté des insérés, qui a une telle garantie dans la vie ?

Et sans doute n'y a-t-il pas d'autre position tenable que de consentir pour soi-même à cet impossible si on veut pouvoir amener un autre à se poser pour lui-même la question de sa responsabilité, c'est-à-dire celle de sa place sexuée, celle de sa place de sujet du langage.

Pour tout sujet, cette rencontre avec l'absence de garantie est difficile, mais cela peut devenir insupportable d'en être le témoin pour un autre pris avec nous dans une relation de transfert ou d'identification. Car c'est alors notre propre consentement à cet impossible qui est mis à l'épreuve. Et cela peut faire vaciller notre rapport à la parole, et nous pousser à vouloir incarner un seul discours, en nous en faisant le porte-parole anonyme ce qui a un effet désubjectivant immédiat, car alors l'énonciation qui engage et  permet la rencontre est perdue au profit d'énoncés impersonnels tels que les conseils ou les contrats.

 

Insérer suppose un interstice

Pour revenir au sens premier du verbe insérer (inclure un caractère dans un texte), il semble que pouvoir s'insérer implique au moins que le texte ait quelques trous, quelques interstices qui permettent d'y inscrire sa lettre, lettre ratée ou manquante, ou n'arrivant pas à la place prévue, mais lettre participant au sens du texte.

Quels sont actuellement les interstices dans notre social ? Quelle place laisse-t-on au ratage, à l'hésitation, au temps ?

Ce que nous rappellent ces personnes qui résistent à l'insertion, c'est aussi ce que la psychanalyse décrit, à savoir que le désir ne se repère que dans le lapsus, le ratage, le mot qui manque, ou qui n'est pas à sa juste place... Moins captifs que les adultes par rapport aux valeurs de la société dans laquelle pourtant ils fonctionnent, les adolescents, toujours un peu marginaux, viennent questionner la légitimité de ces valeurs, et surtout leur ancrage ou non dans le désir des adultes.

En ce sens ils réveillent et relancent la subjectivité de chacun, cette subjectivité qui est toujours un peu en dehors. C'est cette extériorité du désir du sujet qui nous permet de tenir une parole personnelle et de l'inscrire dans un texte commun, c'est-à-dire de nous reconnaître dans l'altérité.

C'est là aussi que réside l'identité du travailleur social : dans le fait de savoir accueillir l'autre dans la parole, parole qui est notre seul domicile subjectif.

                                                ___________________________________   

* ce texte s'inspire largement d'un exposé publié dans « Le Trimestre Psychanalytique », 1996.

 


 

   Le praticable de la clinique dans le travail social : libertés et astreintes  

 Pascale Belot-Fourcade

15 mars 2009
 
Intervention aux journées "Psychanalystes et travailleurs sociaux en institution : reste-t-il encore des libertés face aux astreintes"organisées par le département de travail social de l'ALI


Pour les psychanalystes et travailleurs sociaux en institution : reste-t-il encore des libertés face aux astreintes ? Je voudrais tenter d'amener dans le travail de ces journées une contribution à la question posée dans le titre de notre argument en répondant d'emblée à cette autre question posée : les psychanalystes et les travailleurs sociaux sont-ils interpelés par la question de l'institution ?

Je répondrai oui, ils sont déjà interpelés et surtout partie prenante. De l'institution nous en avons une, nous les parlêtres et plus précisément, pour ceux qui sont dans le « souci de l'autre », qui se soutiennent de la relation dans leur action, Freud l'a nommé, cette institution : elle s'appelle le transfert, c'est-à-dire, institué et instituant, ce qui fonde la dynamique de la relation. Le transfert s'institue d'une demande faite à quelqu'un pouvant répondre en tenant compte de l'épaisseur de la dimension intersubjective c'est-à-dire en tenant compte de l'au-delà de la demande telle qu'elle est formulée.

Les psychanalystes et les travailleurs sociaux sont donc bien interpelés par la question de l'institution ; je rappellerai en suivant la voie frayée par Freud que, dans cette institution, il n'y a pas d'opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie collective ou de masse. Lacan encore plus radicalement subvertissait la dimension de l'inconscient en disant : « l'inconscient c'est le social, le politique »

Donc dans cette institution qui est le champ du langage et de la parole, comment préciser ce que nous apporte Freud et Lacan ? Comment avancer dans le social une pratique qui se tienne avec cette fichue institution du parlêtre ?

Premièrement, y aurait-il un sujet individuel et un sujet collectif, même sans opposition ? Nous adresserons nous à l'un ou à l'autre ? Y aurait-il complémentarité de l'un par l'autre ?une collectivisation de l'un par l'autre? Et bien non, il n'y a pas de sujet du collectif. Il faut donc en passer par une certaine logique, celle inhérente au champ du langage et de la parole qui est que l'universel ne peut s'atteindre que par le particulier. L'universel de l'humain n'est donc appréhendable qu'au cas par cas car on ne peut s'adresser à, on ne peut saisir un sujet collectif. La subjectivation du sujet ne se fait pas collectivement, cela a été tenté selon certaines idéologies collectivistes qui se sont révélés plutôt catastrophiques.

Deuxièmement, il n'y a pas de lien social qui instituerait un collectif qui tienne, s'il ne prend pas en compte la précarité structurelle du sujet, sa division subjective. Il y a toujours au-delà de la demande un désir du sujet qui , si l'on n'en tient pas compte, rabat l'humain au niveau du besoin cad d'une certaine animalité ou, autrement formulé, du consommateur moyen et anonyme ; ce qui ne réussit pas à faire lien social.

Les mutations actuelles d'une société démocratique, marchande, qui privilégie et assimile le bonheur pour tous à la consommation, dérivent du fait que le social n'est plus organisé ni réglé par le pacte qui vient fonder le rapport entre les sujets à savoir le pacte du langage, pacte qui noue le particulier au collectif.

Il y a donc erreur, quand la démocratie veut traiter ses maux, de viser le « tous » supposant un sujet collectif, annulant la différence entre les sujets dans l'égalisation pour tous, des demandes. Elle réalise ainsi une massification qui nourrit une économie moderne et mondiale qui propose l'objet unique, standardisé, pour tous, introduisant au niveau des sujets un « totalitarisme soft » comme le dit M. Czermack, tout en loupant les traitements de ses dysfonctionnements qui requièrent de restaurer de la division et du manque.

Dans ce contexte, beaucoup de travailleurs sociaux ne se retrouvent plus dans le travail social tel qu'il est aujourd'hui proposé : on pourrait parler d'une crise morale que je dirai plutôt crise d'identité et de légitimation.

Le travailleur social n'était pas en discordance dans son travail de « rapiéçage » comme le disait C. Melman, avec les valeurs qui organisaient la société et fondaient l'éthique de son acte, ce travail de couture se fondait, supposait que l'intégration sociale des individus, l'épanouissement personnel, cad un minimum de subjectivation, étaient deux faces d'une même médaille, comme le rappelait François Dubet.

Aujourd'hui son action ne se situe pas entre le sujet et le collectif : il se trouve devant des usagers et des clients comme un maillon instrumentalisé pour la réussite de dispositifs normalisés ou protocolisés, ce qui a pour effet de délégitimer l'engagement des TS, d'anéantir l'imaginaire de leur engagement qui se tient dans une position de transfert qui n'a pas sa place dans cette logique.

Je poserai cette question :

Ne sommes-nous pas en voie de passer du « malaise dans la civilisation » qui situait le rapport boiteux du sujet à son monde, d'un sujet comme il marche en déséquilibre permanent, dans une inadéquation à la totalisation de sa jouissance et à la collectivisation de son être, à l'ère d'une société réglée par l'économique dont les valeurs rabattues dans un idéal scientifique et consumériste , ne faisant plus cas, déniant le malaise fondamental et structurel du sujet, génère des maladies de la civilisation ?

Les TS sont confrontés, il me semble, aujourd'hui, au parallélisme entre les délitements du lien social tel que je viens d'en parler, qui n'est plus réglé par un pacte de langage, et la dégradation de la vie psychique de sujets dont l'organisation dans le langage est défaite.

Trois causes sont à référer à la mise en place de cette nouvelle ère :

1°) une désubjectivisation : Lacan avait anticipé ce que nous avons sous les yeux, annonçant la désubjectivisation comme l'aliénation la plus profonde du sujet scientifique, l'aliénation d'un sujet dans un monde où la science sert de référence et qui ne se valide plus de sa parole, un sujet errant, impuissant à soutenir son engagement et un choix singulier. La diffusion de la science, de son idéologie se maximise aujourd'hui dans la médicalisation des plaisirs et des jours, dans une médicalisation de l'existence qui bien sûr correspond à une mercantilisation du corps, du sexe et de la mort.

Cette médicalisation qui est un dispositif de masse (je ne cesse de faire un parallélisme avec les dispositifs sociaux qui se trouvent eux-mêmes infiltrés par les dictats de la science ) passe aujourd'hui d'une position préventive, hygiéniste et sécuritaire à une médicalisation prédictive et normalisante : on va dès la maternelle repérer et éliminer le futur délinquant. Il s'agit dans cette médico-socialisation du réglage de la jouissance de sujets devenus errant de n'être plus référés à leur parole. Ce réglage est le fait d'une science pseudo objective et bien prompte à éduquer, rééduquer et prévenir le sujet.

2°) l'imposition des jouissances par une société qui pousse à jouir de tout, tout de suite, qui court-circuite le parcours et le temps de subjectivation des sujets qui doivent trouver leur réglage par l'objet qui commande et qui les conduit dans une évolution toxicomaniaque qui privilégie le dopage, les désaffilie et amène à une totale déconnexion des sujets aux mots.

3°) la ségrégation et la précarisation des égarés, de ceux qui n'ont plus de crédit, que plus rien ne crédite, déchets de l'hygiénisme et de l'illusion du bonheur et de la réussite ; cette précarisation n'a plus rien à voir avec la précarité du sujet. On peut l'assimiler à une néantisation. Sylvie Zucca parle de « l'asphaltisation » des sujets que je formulerai comme une psycho-somatisation de la néantisation du sujet , point ultime où le corps n'est même plus articulé au langage.

Dans ce temps que je nomme un peu schématiquement, celui du « malaise dans la civilisation », les travailleurs sociaux avaient pour vocation de tenter dans un même mouvement l'intégration sociale et la possible restauration sociale pour le sujet. Quid de leur action dans cette nouvelle ère qui les place face au délitement du lien social et à la dégradation de la vie psychique, où on leur demande plus d'être les partenaires d'une contractualisation sociale, ou d'une vigilance et d'une normalisation sociale, et où le propre de leur travail, la relation, n'apparaît que comme label de qualité? Cela me fait penser à un jeu de mot d'un article du journal METRO , un gratuit qui titrait : « la médecine deviendrait-elle éthiquable ? », suggérant que dans la consommation de masse elle peut avoir un label de qualité mais elle a perdu son éthique. On pourrait dire de même que l'utilisation de la relation comme label de qualité rend le travail social éthiquable, ravalant le travail social à une offre marchande promotionnelle.

Les TS sont mis en porte à faux dans l'injonction de devoir régler ce que la société contemporaine ne cesse de promouvoir et d'encourager. On transfère sur eux la responsabilité de la mise en conformité aux normes ; par ex ils sont en charge de régler le logement pour tous, ce qui les met face à un impossible lié à la désubjectivisation même, qui, au delà du simple manque de locaux, pourrait s'énoncer sous l'idée que « celui qui n'a pas de moi n'a pas de toit »

Comment fonder la pratique de ceux qui aujourd'hui restent « dans le souci de l'autre » , qui comme praticiens doivent tenter de rendre compte, de saisir le réel où il intervient et où lui-même est partie prenante ?

Car bien sûr, il ne s'agit pas de sauver le symbolique d'une société qui se défait mais de prendre en compte les effets pour les sujets d'une a-symbolisation du social .

La réponse ou plutôt la contribution que je peux modestement proposer à cette vaste et dramatique question m'a été donnée par une directrice de CHRS : lors d'une formation de l'AMC PSY subventionnée par la CPAM intitulée « Alcool, dépression, précarité », cette personne me lance : « moi, j'ai ma clinique ! »

Vous comprenez par rapport à ce que je tentais de formuler en préambule que par rapport à l'alcool, la dépression et la précarité qui sont des symptômes de la modernité qui articulent et conjoignent intimement les problématiques individuelles et sociales, cette directrice avait une clinique, ce qui nous a permis d'échanger et d'avancer l'une et l'autre dans l'élaboration et le renouvellement de notre pratique.

Une deuxième expérience est liée à la mise en place du Service Appui Santé à la DASES de Paris qui nous a permis d'avancer, l'équipe du SAS et les travailleurs sociaux, ensemble. Le service appui santé le SAS a été mis en place sur la constatation (et c'est là le libellé du marché, car ça s'appelle un marché vous aurez bien noté qu'il ne s'agit plus d'une analogie) que « la souffrance psychique est un frein à l'insertion ».

La souffrance psychique, voilà donc un concept qui irrigue le travail social, qui, me semble-t-il, traduit à la fois une médicalisation de l'appréciation du réel et le parallélisme entre le délitement du lien social et la détérioration de la vie psychique. Il faut apprécier la pertinence de ce diagnostic de la DASES. Le terme de « souffrance psychique » est ce qu'il est, je ne vais pas en discuter : il traduit pour moi, les manifestations psycho-somatiques de la désubjectivisation, de l'errance et de l'exclusion.

La misère sociale prend le visage de la souffrance psychique, débordant les travailleurs sociaux dans les outils même de leur pratique. Le travail que nous avons mené, l'équipe du SAS et les travailleurs sociaux, a consisté au cas par cas à apporter aux travailleurs sociaux les éléments d'une clinique du sujet qui parfois permettait de réorienter autrement une problématique sociale et parfois de ne pas en rajouter, par une action qui se voulait bienveillante, à la désubjectivation et à l'exclusion.

Ce travail du SAS modeste au cas par cas dont les travailleurs sociaux ont reconnu en quoi il était un véritable soutien pour leur intervention ne peut rentrer dans les procédures d'évaluation et de contrôle de l'énarchie et demande à ceux qui le commandite un acte de confiance sur les moyens mis en place : nous étions dans des pratiques de transfert . Vous comprendrez bien que l'évaluation des résultats est bien problématique et non mesurable, car cela demande de la confiance et non de l'évaluation , ce que supportent de moins en moins et n'imaginent même plus les entrepreneurs du social qui aujourd'hui gèrent les appels d'offre dans les administrations concernées.

On enseigne aux infirmières à récuser l'empathie face aux malades ; la relation privilégiée des TS avec ceux qu'ils aident est sujet de méfiance, d'être fondamentalement inévaluable. Cela concourt à « l'anonymisation » des assistés et à leur migration dans des parcours d'errance au travers des institutions.

En cela réside la maltraitance autant des sujets aidés que des travailleurs sociaux qui subissent et assistent dans ces dispositifs d'exclusion à l'effondrement de l'imaginaire qui soutenait leur travail. J'ai évoqué hier le « burn out » pour les médecins, traduit en français par syndrome d'épuisement, le « burn out » a fait l'objet dans les années 1980 d'une étude dans le travail social, car il touchait des éducateurs en milieu ouvert. Il s'agit dans cet épuisement de quelqu'un qui se trouve pris en étau entre une impuissance maxima et une perte de légitimité totale qui de mettre en question son existence porte atteinte à sa vie.

J'avais précédemment évoqué un texte de Mme de Robertis lors des précédentes journées sur « le contrat peut-il se substituer à la loi ? » à propos des nouvelles formulations de la contractualisation des pratiques sociales et cela semble tout à fait corroborer les propos d'Elizabeth Ola.

Voila le texte, le début « le contrat avec les usagers se construit sur une série de principes à la fois éthiques et opérationnels »

Tout va très bien jusque là et puis le texte se met à parler de :

« Premièrement, la participation active des intéressés à la résolution de leur problème... »

Et cela se poursuit par :

« la reconnaissance des personnes en tant que sujets actif, membre à part entière, citoyens porteurs de droits fondamentaux ».

Cette planification abstraite et séduisante, il faut le remarquer, préconisait un travail intensif et de courte durée.

Il me semble que l'on peut y reconnaître en quoi réside la maltraitance à l'égard des travailleurs sociaux : dans le déni total de la dimension du symptôme, des problèmes, de la maladie, de l'impuissance de celui qui demande et donc qui constitue la non reconnaissance et une délégitimation de la dimension subjective de leur travail.

Note d'humour s'il est possible : ce modèle de contractualisation à l'américaine est désigné sous l'acronyme ACIER, Action Concrète Identifiée, Echéancée, Réalisée ; Voilà bien dévoilée cette « logique de fer » de ce totalitarisme ainsi nommée par Lacan et reprise par JP Lebrun.

J'avancerai donc, comme me l'avait formulé cette directrice, que la pratique des travailleurs sociaux doit s'appuyer sur une clinique du social qui se soutient d'une clinique du sujet qui était antérieurement sous entendue et sans discordance avec leur pratique, et qui doit faire aujourd'hui l'objet d'une formulation, d'une formalisation leur permettant de s'assurer de leurs actes.

Elle doit aussi leur permettre de résister à la fois à la violence ambiante ; n'oublions pas la parole de Lacan : «Là où la parole se défait commence la violence », violence des sujets défaits du langage, violence des missions qu'on leur impose en les expulsant de ce qui leur permettait de les réaliser. Il s'agit aussi de résister à la massification des dispositifs qui les instrumentalisent.

Il s'agit en effet pour les TS en ces temps qu'ils ne soient pas trop égarés, eux aussi, en définissant la place, le lieu à partir duquel ils vont pouvoir soutenir et conduire la relation, qu'ils mesurent l'impact de la relation dans le projet d'assistance en sachant aussi qu'intervenir pour l'autre n'est pas sans effets ( toujours cette fichue institution du transfert qui si elle est déniée à les plus mauvaise conséquence pour l'autre); il s'agit encore qu'ils puissent garder une certaine adéquation de leur regard au réel qui s'impose en ayant l'idée qu'il ne s'agit pas d'objectivité mais d'interprétation, c'est-à-dire qu'ils puissent apprécier, situer l'autre, celui qui s'adresse à eux, savoir là où il en est dans le procès de subjectivation ou de désubjectivation et mesurer l'état de son inscription dans le champ du social et le processus d'aide proposé. Par exemple , pour être concrète : le dispositif de carence du RMI est-il une mesure sanction qui peut avoir quelque efficace de s'appliquer à un psychotique ?

Il s'agit donc à travers une clinique de rendre lisible leur pratique et d'avoir quelques connaissances de la psychopathologie qui n'a plus d'asile et qui se trouve aujourd'hui déversée dans la rue.

Il s'agit enfin d'une clinique qui leur permettra de se situer par rapport à la folie des dispositifs, par rapport aux excès dans l'assistance ; il s'agit, aussi, paradoxalement de situer parfois et de ne pas oublier un minimum de soin, de devoir social des représentants du social pour le sujet, ce qui est tout autre que de rentrer dans un procès en victimisation.

Cela suppose aussi quelques astreintes : astreintes pour être libre ; pas moyen de procéder autrement avec la liberté. Cela suppose par ex de se doter de ce qu'Hippocrate, il y a deux mille ans, avait trouvé fondamental (je rappelle que dans le travail social le législateur a inscrit le secret professionnel comme condition de l'exercice) .

Donc Hippocrate fondait la pratique sur quoi ? sur la disparité des places, car il s'agit de préserver pour l'autre la place de celui à qui l'on s'adresse afin que puisse s'envisager, s'interpréter ce qui est en jeu dans ce qui est demandé. Cette disparité même des places que l'on veut effacer démocratiquement ou bien figer dans une mécanisation des dispositifs qui allouent aux travailleurs sociaux des places opérationnelles. On a souligné, aussi hier que l'interprétation qui se joue de sujet à sujet est seule apte à préserver l'espace de liberté nécessaire à toute pratique qui supposant et préservant dans l'autre un sujet, permet d'envisager ses dimensions, celles de la demande, du besoin et du désir.

Donc dans le dispositif Hippocratique (après tout cela en est un !) le transfert s'installe bien automatiquement et surprend les sujets ; c'est pourquoi il vaut mieux être averti ! donc dans ce dispositif : disparité des places, secret professionnel, interprétation, il ajoute un interdit, celui de ne pas jouir de l'autre, de ne pas le voler, de ne pas l'escroquer ; Hippocrate faisait déjà référence dans son serment à une capture de type incestueuse : il s'agit en effet pour tout praticien, de ne pas être méconnaissant sur cette jouissance illicite qui pourrait envahir son engagement et la relation à l'autre ; cela peut aller du voeux réparateur à une demande de complicité ou un fantasme de toute puissance qui méconnaîtrait les causalités multiples.

Mais j'anticipe certainement sur ce qui va être dit ,lors de la table ronde, sur la fonction de l'écrit dans le travail social. Toutefois avant de terminer, je préciserai que tous les dispositifs de plus en plus nombreux qui se déploient sans respecter les principes éthiques élémentaires que je viens de rappeler peuvent à des degrés divers être qualifiés d'escroquerie.

 


 

QUEL AVENIR POUR LA RELATION MEDECIN-MALADE ?
 
Pascale Bélot-Fourcade
 
  Intervention aux journées « le contrat peut-il se substituer à la loi ? » organisées par le département de travail social de l'ALI et l'AMCPSY (2007)
Ce que je vais vous dire va être simplement une introduction à la lecture de la presse quotidienne nationale, représentée dans mon intervention par Le Monde. Je ferais une remarque dès à présent : quand on lit cette presse, les informations qui y sont données, scientifiques ou parascientifiques, on est étonné de l'homogénéisation avec la presse professionnelle. Je ne parle pas du Lancet, mais du fait que la presse professionnelle est à peu près informée de la même manière que la presse nationale. C'est un point qui, vous le verrez, n'est pas sans importance et introduit à notre question « quel avenir pour la relation médecin -malade ?» dans le paysage démocratique d'un partenariat de savoir qui met en équivalence le savoir des praticiens, le savoir des patients par le biais journalistique.


La médecine est toujours le miroir d'une civilisation. Jean-Paul Hiltenbrand nous le rappelait lors des journées organisées sur le thème de « la mutation dans la pratique médicale ».
Ceci nous invite à questionner l'avenir de la relation médecin -malade( que nous considérons en notre for intérieur comme fondamentale, inéluctable dans l'appel de soin adressé à l'autre, incontournable dans le destin mortel de l'homme, indispensable dans le pansement des douleurs et des maux de l'humanité, de tout temps actuel)qui semble être appelé à être renouvelé dans ses missions même par le développement d'une société libérale, marchande , technico-scientifique, par la pression d'une demande sociale privilégiant le bien-être et par l'immixion d'un pouvoir politico économique réglementaire .La médecine est en crise, nous dit-on, alors même que ses progrès sont considérables, autorisant la mise en cause de ses fondements humanistes de son exercice et inaugurant une nouvelle ère, celle de la médicalisation des populations.

La fondation de l'exercice de la médecine reposait sur quatre grands thèmes, héritage de l'hippocratisme, à savoir le principe de bienfaisance, un principe corporatiste, leprincipe de la relation humaine et le principe de l'art médical. Ces fondements de l'hippocratisme ; fondements humanistes, c'est-à-dire reposant sur la légitimation du  sujet et de son respect et la priorité qui lui était attribuée, semble avoir volé en éclat ces dernières années 1995- 2002.
En ce qui concerne le principe de l'art médical, la médecine était une « technè », entre expérience et science. Savoir-faire, elle relève de l'art, nous dit la conception grecque de la médecine, ce qui, dans les interprétations modernes, permet d'avancer, (comme le fait Charles Melman qui précise la discordance dont relève sa pratique) que « la médecine est scientifique, l'acte médical ne l'est pas ».L'intérêt du malade est ce qui oriente, - j'ai envie de tout mettre à l'imparfait -, orientait toute son activité. Le principe de bienfaisance était fondé sur le principe d'humanité et de dévotion. Il ne respectait pas l'autonomie du patient mais en faisait le centre de l'activité de soin. Le médecin, dépositaire du bien du malade, et l'activité médicale étaient prioritaires sur toutes considérations, sociales, politiques et économiques. Dès 1970, ce principe de bienfaisance, fondé sur le « primum non nocere », la prudence, se trouve en contradiction avec le développement d'une science autonome qui n'en a rien à faire de l'éthique (l'éthique n'est pas de son champ mais de celui du sujet ; la science n'est pas un sujet): sa marche inexorable ne peut aucunement être entravée. Les embarras des comités d'éthique nous le démontrent jours après jours, qui finalement lâchent petit à petit et toujours. C'est une science « conquérante », dont les développements envahissent l'économie, le politique et le social. Evidemment, on peut comprendre que, dès 1970, les expérimentations des traitements ne peuvent s'accommoder de la prudence du « primum non nocere. »

Sont donc promues des relations « d'un nouveau type entre médecins et patients ».Cette expression, cette annonce plutôt est là en préambule dans le texte préparatoire écrit par des juristes et des magistrats(Frédéric Jérôme Pansier,magistrat et Alain Garay, avocat,ENSP N°100531) qui ont participé à l'élaboration, en France, de la loi de 2004, loi dite Kouchner: « La crise de la relation entre médecin et malade résulte d'une part de la mise en cause du paternalisme médical et d'autre part, de l'émergence d'une revendication catégorielle des patients. Simultanément, le malade continue d'entretenir un rapport ambivalent avec les praticiens. En effet, confier à son prochain sa maladie et sa mort est scientifiquement acceptable mais humainement insensé. La revendication catégorielle s'explique par une révolte vis à vis de la tradition paternaliste infantilisante qui a permis aux professionnels de la santé de juger du bien et du mal. Par sa compétence technico- scientifique, le corps médical continue à assurer une fonction de justice morale. Le modèle alternatif semble être celui de l'autonomie du malade tel qu'il est exprimé aux Etats-Unis en réaction au paternalisme dans le « Patient Self-Determination Act de 1991 ».

Dans un article de 2004, intitulé « la relation médecin - malade est devenue égalitaire »,TLM N°57, oct-nov 2004,le professeur Leonetti nous avertit ,rappelant le rapport en miroir de la société et de la médecine : « la médecine articule dans son propre champ un changement de paradigme sociétal vis-à-vis de la relation à l'autorité. On l'observe dans le cabinet médical comme dans le reste de la société, à l'école par exemple » et de poursuivre: « le paternalisme est bien révolu. D'une relation verticale, nous sommes passés à une relation horizontale, une sorte de partenariat : la relation est devenue équilibrée ». Il précise aussi que la santé est devenue un « capital » que chacun gère à sa convenance. Et encore: « Le consentement est la clé de voûte de la nature contractuelle entre deux parties égales en droit. L'information du patient, qui est devenue un droit, permettra un consentement éclairé du patient. »
Le professeur Leonetti insiste, dans son article, sur le fait que le législateur a inscrit dans la loi de 2004 - « loi relative au droit des patients et de la qualité du système de santé », c'est le nom de la loi -, des expressions telles que « démocratie sanitaire », « droits et responsabilités des usagers du système de santé ».
Le patient est devenu un sujet de droit, un sujet juridique. Le malade est avant tout un citoyen pris dans un système. C'est là un des aspects essentiels de ce retournement, de ce changement de perspective qu'inscrit cette loi : il s'agit d'une refonte des fondements humanistes de la médecine et de sa pratique, qui met en avant les droits des patients et non plus le devoir éthique des médecins.

Hervé Hamon, dans un rapport de l'Ordre des Médecins commandé en 1995, avertissait : « Il faut tenir compte de la dimension culturelle dans la tradition médicale et des pesanteurs sociologiques relatives à chaque zone d'influence politique, économique et sociale. Ce qui est admis aux Etats-Unis ne l'est pas forcément en France : la culture anglo-saxonne repose sur l'extrême contractualisation des échanges. Notre culture est une culture du pacte. Ce qui se passe entre les patients et leur médecin est une histoire commune sujette à variation, surprise et déconvenue ».Dans cet avertissement H.Hamon situait la relation médecin-malade dans la culture du pacte, toujours régie par les lois de la parole. J.Leonetti, lui, réfère par rapport au capital santé la nature contractuelle de la relation nouvelle médecin-malade. Nos nouveaux idéologues animés des meilleures intentions se félicitent de la clarification de la relation nouvellement établi « C'est dans un rééquilibrage basé sur la conscience, la confiance et le partage de l'information que se fonde la relation médecin -malade. C'est une relation plus complexe, plus humaine et intéressante que la société nous impose. Le Pr Léonetti dénie t-il l'inconscient qui vient se glisser entre la demande et le désir ? Le Pr Léonetti a-t-il oublié l'ambivalence, la défiance ? connait-il et peut-il nommer une relation de partage égalitaire ? (mère-enfant ?homme-femme ?professeur-élève ?guichetier de la poste- quidam devant le bureau de la poste ? travailleur social- allocataire ? )L'adresse nous met nécessairement dans une disparité de place.

Résumons et synthétisons : à une crise explicitée idéologiquement par l'effet d'un paternalisme infantilisant répond une revendication catégorielle d'un malade devenu usager de la santé, ayant droit, sujet juridique. Le modèle alternatif est celui de l'autonomie du malade : l'autonomie de la personne s'inscrit dans le cadre juridique et social des libertés individuelles. Le malade doit être informé par le praticien qui est son égal. A l'issue d'une négociation décidée comme dans le cadre d'une prestation de service, - « prestation de service » est formulé, ce n'est pas une interprétation que nous donnons, c'est écrit -, il est devenu co-acteur, co-médecin, co-responsable. Le consentement est la clé de voûte de la nature contractuelle de la relation entre deux parties égales en droit.


Avant de nous interroger sur l'antidote proposé au pouvoir médical, notons que la loi ne prend pas en compte le symptôme majeur de la médecine, qui persiste d'ailleurs dans une aggravation inquiétante, c'est-à-dire la caractéristique de cette médecine publique et hospitalière : ses effets de déshumanisation.
En revanche, elle propose effectivement un antidote au pouvoir médical. Donc avant de poursuivre sur ce que je considère comme une erreur de diagnostic, et avant de continuer sur la iatrogénie de cet antidote et les conséquences qu'elle entraine, j'ai deux remarques à faire.

On a tenté de porter remède à cette deshumanisation actuelle de la médecine par le biais de plusieurs textes, en particulier par la Charte ,établie par Simone Weil sur les patients hospitalisés, texte remarquable qui aurait mérité d'être élargi si effectivement les gouvernants n'étaient pas appelé par d'autres urgences que nous ne soupçonnions pas :le remaniement des fondements de la médecine pour la rendre adéquate à un libéralisme économique qui ne serait plus entravé par des positions éthiques et la résistance fondamentale qu'oppose le transfert à la marchandise ,à la mercantilisation des corps, de la maladie et de la mort. Ce texte ainsi que celui qui a suivi de Jospin ne remet pas fondamentalement en cause cette relation médecin - malade et ne s'étaye pas sur les mêmes pré-supposés. Ce n'est pas le cas de la loi de 2004 « relative aux droits des malades et de la qualité du système de santé », loi dite Kouchner.qui a été proposée comme une restauration du respect et de la dignité humaine, en réponse à une attente de rééquilibrage des rapports entre la personne malade et les professionnels de santé, entre usagers du système de santé et celui-ci, et qui est en réalité une pure émanation du « Patient Self-Determination Act » de 1991. Pourtant, il n'a pas été très évident pour la population d'entendre ce lignage. Etant entendue comme une loi de gauche à l'actif d'un gouvernement de gauche, elle ne nous est pas apparue comme étant effectivement une application d'une loi américaine qui enserrant la relation médicale dans un contrat permet le traitement marchand de la médecine.

Une deuxième remarque, la lecture comparée des textes qui mettent en place la contractualisation dans le travail social et la forme contractuelle proposée du nouveau type de relation médecin - malade, fait apparaître une identité surprenante des termes, une homogénisation des champs et démontre que ces contractualisations procèdent d'une déspécification de la relation, uniformisant toute singularité de la demande et toute particularité de la réponse.L'usager a donc perdu sa singularité de patient dans la relation médecin - malade. Il est devenu un ayant droit hors de la relation avec le travailleur social. Pouvons-nous penser que la relation médecin - malade et la relation dans le travail social soient régies par les mêmes règles que le dialogue entre deux citoyens ?
Le textes suivants, écrits sous la plume de madame de Robertis sont en effet des calques de la loi relative aux patients: « Le contrat avec les usagers se construit sur une série de principes à la fois éthiques et opérationnels. Premièrement, la participation active des intéressés à la résolution de leur problème », autrement dit, nous sommes là dans un déni total de la dimension du symptôme, du problème, de la maladie, de l'impuissance de celui qui demande, « la reconnaissance des personnes en tant que sujets actifs, en tant que membres à part entière d'une société au sein de laquelle ils doivent trouver une place où s'insérer en qualité de citoyens porteurs de droits fondamentaux, et dont la société doit garantir l'exercice ».
Sous la plume des penseurs de la médecine, nous retrouvons une même phrase : « Il faut insister sur le lien citoyen, et non paternel et autoritaire, qui doit unir les différents acteurs du système de soin. La citoyenneté ne se décrète pas elle se partage. »
Ce texte présenté par madame de Robertis, affiche une véritable planification du travail social, véritable contention annulant à la fois le malaise de celui qui demande et le souci de l'autre qui anime la prise en charge effectuée par le travailleur social, et ne fait pas secret que cette méthodologie est apparue aux Etats-Unis à la fin des années 60 et au début des années 7O. Cette méthodologie préconisait un travail intensif de courte durée, donnant des résultats plus facilement mesurables.
Nos idéologues de la médecine, comme ceux du travail social, qui désignent le contrat défini pour le travail social sous l'acronyme ACIER,
Action Concrète Identifiée Echéancée Réalisée, - c'est un contrat marchand...bétonné -, relèvent les effets pervers que peut induire cette contractualisation. Ils reprennent alors, dans la modélisation et l'application d'un contrat juridique et mercantile, ce qu'eux même ont exclu, la relation et l'éthique, mais ils le reprennent dans une
démarche de qualité. On vous parle alors du contrat dans le cas d'une relation de confiance, dans une relation chaleureuse car sans confiance et sans accord, il n'y a pas de relation d'aide. Or confiance vient du mot foi, « fides » ; bien sûr, consulter un médecin, demander une aide est un acte de foi ; la confiance n'introduit donc pas d'égalité, elle introduit un rapport à l'autre qui peut se retourner en défiance.

J'ai parlé d'une erreur de diagnostic, je veux dire que le réel en cause dans le malaise actuelle de la médecine, en particulier n'a pas été traité et que le traitement proposé , ce retournement du sens de l'acte médical, du devoir de soigner, de la responsabilité éthique du médecin en droit des patients, ainsi que la revendication de droits égaux, ne seraient que la défense, le sursaut, face à une néantisation du sujet, qui ressort de la désubjectivisation et des conséquences déshumanisantes du discours de la science, technico-scientifique, rationnelle, égalitariste, gestionnaire, universaliste, qui tente d'éliminer tout autant le sujet malade que le sujet médecin. Il me semble plus juste de considérer l'essor triomphant d'une médecine scientifique, folle de ses espérances, sans limite dans ses propositions, déshumanisante dans ses conséquences, comme plutôt l'échec, l'impuissance de l'éthique, fut-elle dite paternaliste par les pères de la médecine, à résister au démantèlement objectal des corps et des sujets, à la mercantilisation croissante du corps, du sexe et de la mort.

L'erreur de diagnostic donc est bien humaine qui rapporte toujours la cause et la faute sur le père, haro sur le paternalisme !
L'antidote,cette contractualisation citoyenne réalise l'éjection du médecin, de celui qui soigne. Ce dernier, il faut le dire, a favorisé sa sortie, en oubliant son acte, qui est de soigner des malades au-delà des maladies. Il a oublié, scotomisé, que la différence entre une médecine et une technique est précisément la capacité de la parole à faire entendre la souffrance, le malaise, et à changer quelque chose dans la vie des gens, à les accompagner dans leur destin de vivants. Il a oublié que, par son souci et son écoute, par son savoir aussi, le médecin est avant tout un interlocuteur pour le patient, le médiateur du corps pour le patient lui-même, mais qu'il est aussi le médiateur du progrès scientifique et de ses espoirs pour le patient.
Lorsque je préparais cette intervention, je demandais à un médecin, qui a beaucoup accompagné l'AMCPSY dans sa possibilité d'exercice, par ailleurs très engagé dans la santé publique, ce qu'était un médecin, pour lui, qui a une trentaine d'années d'exercice. Voilà ce qu'il m'a répondu : « C'est quelqu'un qui a beaucoup de culture et un peu
d'éthique ».
L'exercice de la médecine met le médecin,(c'est ce que nous lui demandons), du côté des gens, des patients, des malades, pour défendre leurs intérêts propres et non l'intérêt économique, politique et social collectif. Ceci relève, bien sûr, d'une articulation complexe, mais qu'il s'agit de soutenir.

La solution contractualiste s'est trompée de guerre et d'ennemi et ce par méconnaissance et aveuglement quant à l'avenir qu'elle donne à cette relation thérapeutique et à ce qu'elle promeut. A moins que cyniquement, nos politiques et nos administratifs ne soient plus avertis que nous ne le pensons. Donc il y avait une erreur et une distorsion de la pensée à considérer l'appel des malades à une reconnaissance comme une révolte catégorielle. Ces patients ne sont pas syndiqués mais maintenant ils sont associés, et c'est peut-être pire. Face à un paternalisme autoritaire, infantilisant, jugeant du bien et du mal, qui n'est que la formalisation de la modalité éthique du soin la demande de consentement contractuel, animée par une idéologie de la transparence et de la croyance en une communication informatique, est tout autant une erreur dans la stratégie thérapeutique.
En effet le consentement implique toujours une asymétrie. L'introduction du consentement ne peut opérer qu'un renversement : au lieu que le médecin consente à traiter et soigner le patient, (c'était l'attitude classique ), le médecin se trouve en position de requête et doit demander le consentement, sachant que ce consentement n'apporte
aucune valeur supplémentaire par rapport à la demande de soin. La présentation ordinaire de la règle du consentement éclairé a tenté simplement de compenser une asymétrie qui mettait le pouvoir du côté du médecin par une asymétrie qui remet du pouvoir juridique du côté du malade. Si on s'intéresse au droit des personnes, c'est un
progrès. Si on s'intéresse au mode de reconnaissance entre personnes, ce remède paraît à côté et surtout semble éloigné davantage du thérapeutique.
Le consentement ainsi introduit de façon juridique dans le scénario thérapeutique ressemble plus à un litige procédurier qu'à une proposition de soin qui ne peut ignorer la division subjective du patient entre la demande et le désir, entre confiance et méfiance. « Si c'est un cancer, ne me le dites pas docteur ». C'est ce que rappelait le professeur Pietr ? Bon an, mal an, le patient a signé, parce que c'est un consentement qui est souvent signé. Il ne lui reste plus que les médecines douces et parallèles, qui font florès pour résister à ce fascisme informatif qui oblige à savoir, et à cette contrainte par corps, parce que cela devient une contrainte par corps signé.


De façon plus réaliste et moins angoissée, dans nos idéologies démocratiques, on peut se demander si la réduction de l'asymétrie dans la relation médecin - malade, qui ressemble plus à une immobilisation et à une pétrification des places et des paroles de partenaires, ne constituerait pas un réajustage apte à mieux aménager l'extension
toujours croissante du pouvoir médical technologique et de sa mercantilisation, sans trop heurter le désir d'autonomie des droits individuels démocratiques, c'est-à-dire une médicalisation de la santé. Je crois que je me rapproche des propos de Vincent Callais, lorsqu'il disait que la contractualisation était une mercantilisation.
Dans une soumission librement consentie, l'usager consentant, l'ayant droit, devient un auxiliaire médical de sa santé, qui ne l'oublions pas est un capital. Prompt à être éduqué, rééduqué, prévenu, il est l'acteur de sa servitude et de la médicalisation de son existence, de ses plaisirs et de ses jours. Rien de plus efficace que cette gouvernance des corps et des âmes, en confiant le contrôle aux individus eux-mêmes qui s'auto- soignent, s'auto- prescrivent, en bref, un consommateur face à un panier de soins.
Le médecin prestataire de services protocolisés, évalué, déchargé du souci de l'autre, - j'aime bien cette expression de « souci de l'autre », c'est une expression de Jacques Lacan. Effectivement, que nous soyons médecins ou travailleurs sociaux, nous sommes dans ce souci de l'autre -, ce médecin devient le partenaire de cette vigilance existentielle, lui-même contrôlé via le patient et ces nouvelles institutions ou associations et par les laboratoires. Il tend à devenir, dans cette décharge même, le contremaître de la science et finalement, le prestataire au service des assurances, des associations et de l'économie des laboratoires.
Nous assistons donc, dans une accélération stupéfiante et unifiante du processus, à une médicalisation de l'existence et à sa mercantilisation. Cette médicalisation, dans un cortège de normes, s'occupe de la santé de chacun, de tous. Elle est placée sous le magistère médical et non plus le médecin, éthiquement responsable, et éclairée par l'hygiène de la santé publique et ses contraintes financières, qui deviennent des guides moraux. L'introduction d'un nombre croissant de problèmes et d'acteurs dans le territoire de la santé entraîne une pathologisation des phénomènes jusqu'alors considérés comme extérieurs au champ des compétences des médecins. La normalisation prédictive induite inverse les priorités de la médecine entre curative et préventive et érode nécessairement les frontières entre le privé et le public. Il s'agit donc d'autre chose que du thérapeutique. Elle permet même de réfuter l'existence d'une médecine privée au singulier.
On peut dire que Michel Foucault, qui a certes beaucoup apporté sur la question du bio pouvoir, mais que l'on reconnait dans ses qualités dénégatrices et liquidatrices assez fondamentales, a malheureusement bien oeuvré en ce sens en faisant de la relation médecin -malade un mythe pour assurer le soutien d'un corporatisme médical.


Lisons maintenant la presse nationale sur quelques mois. J'aurai pu pour traiter l'avenir de la relation médecin- malade qui vous l'avez déjà compris n'est pas un simple problème corporatif, celle d'une profession qui doit s'adapter à la modernité mais concerne l'avenir du sujet, de ses relation au corps et au corps social alors même qu'il est malmené par l'évolution marchande, déshumanisé par la science, noyé par une idéologie individualiste en vous avertissant que les jeux sont déjà faits, par exemple, par la codification des actes médicaux et vous parler de la T2A. La T2A est la nouvelle codification venant du Canada et qui ne comptabilise plusles soins par rapport à un malade qui a eu tel examen complémentaire, telle consultation spécialisée ,tel transport en ambulance mais qui comptabilise sur la pathologie ,c'est-à-dire une fracture du col du fémur coût : tant, aléa compris. Cette comptabilité expulse le sujet malade, son histoire , place le médecin en exécutant de soins et place le soin dans un programme sanitaire régional ou national.

J'avais, lors des journées à Brest, rappelé cette phrase de la porte-parole française de chez Glaxo. Glaxo est un laboratoire anglais qui a empêché la diffusion des triptans pour le traitement des migraines pendant cinq à huit ans pour des questions de remboursement. Je me souviens, quand j'allais à Bruxelles, d'avoir commandé des triptans pour mes patients parce que c'était un médicament qui les aidait beaucoup. On avait donc fait avec des praticiens belges un petit marché parallèle. Voilà donc, ce que dit cette dame de chez Glaxo qui est très bien intentionnée ; son but est de « faire entrer la relation médecin - malade dans la culture d'entreprise laboratoires - hôpitaux ».
Eric Samama est là aujourd'hui. Il m'a autorisé à vous parler du travail que vous avez, je pense, lu avec attention et intérêt, travail qu'il a fait en réponse au président de la HAS. En effet, tous les médecins, généralistes et spécialistes, ont reçu un protocole de traitement des TOC, Troubles Obsessionnels Compulsifs, dans lequel il étaitpréconisé, juste après l'adolescence, la stéréotaxie, c'est-à-dire le traitement chirurgical des troubles obsessionnels compulsifs. Mais peut-être Eric Samama pourrait-il en parler directement ?

Eric Samama : Deux trois mots, rapidement. Je retrouve, évidemment, dans votre texte, des choses dont nous avons déjà débattues ensemble et que j'ai essayé de transmettre à M. Dubost. En psychiatrie, cette logique de contractualisation de la relation médecin - malade, d'information des patients, de consentement éclairé, est sensée protéger le médecin. « Moi, j'ai appliqué la recommandation, j'ai demandé le consentement éclairé du patient ». Ces recommandations, les médecins en sont donc très friands parce qu'au fond, elles les protègent des procès. Sauf qu'en psychiatrie, il y a eu quatorze recommandations publiées et la quatorzième soulève un problème : c'est le traitement des TOC, Troubles Obsessionnels Compulsifs, résistants au traitement. On ne nous explique pas d'ailleurs très bien ce qu'on appelle « résister au traitement », mais grosso modo, après deux ans de thérapie, ces troubles auraient dû disparaître. On indique donc, pour ces patients, après cinq ans de traitement et deux ans de psychothérapie, une capsule dans la partie antérieure du cerveau, c'est-à-dire, ni plus ni moins, une mutilation neurologique. C'est tout de même assez étonnant de publier ce protocole, même si on nous signale que cela ne concerne que vingt patients à ce jour. Ceci dit, cela ouvre des perspectives assez inquiétantes pour l'avenir. L'APHP est en train d'investir dans des espèces de stimulateurs intracrâniens formidables, et voilà comment on marchande, on scientise...
Pascale Bélot-Fourcade : Oui, c'est surtout la réponse de M. Dubost qui est importante.
E.S. : M. Dubost me répond, et cela fait suite à ce qui vient d'être dit, que cette étude, cette recommandation, a été publiée à la suite de plaintes de patients, d'associations de patients, plutôt, souffrants de TOC. C'est une demande de marché : le patient est un consommateur, et effectivement, il a le droit de bénéficier des avancées technologiques de la science. Le médecin, lui, n'a qu'à s'exécuter.
P. B-F. : Oui, c'est une association qui a demandé que ce soit effectivement inscrit.
E.S. : Et pour M. Dubost, cela semblait justifié.
PBF :Alors vous avez lu dans Le Monde du 26 décembre 2006, « Les laboratoires veulent entrer au domicile des patients », que « le gouvernement s'apprête à autoriser les laboratoires à développer des programmes d'aide à l'observance, - l'observance, c'est quand un patient suit ou pas son traitement-, à destination des malades afin de les inciter par contact téléphonique ou visite à domicile à bien prendre leurs médicaments. Insérés dans un projet de loi transposant une directive européenne sur le médicament, pratiqués à grande échelle aux Etats-Unis, les programmes d'observance thérapeutique ont fait leur apparition discrète en France, profitant d'un vide juridique.
L'AFSSAPS : « on s'est retrouvé devant le fait accompli : les programmes d'observance existent, autant les encadrer plutôt que de les laisser faire ». L'AFSSAPS, c'est l'HAS maintenant, c'est à peu près pareil. Donc l'observance, c'est-à-dire toute la conduite d'un traitement, va être effectivement sous le contrôle des laboratoires.
Vous avez lu, il y a à peu près trois semaines que, pour résoudre des problèmes de financement de la sécurité sociale, elle était en train de préconiser l'auto- consommation, c'est-à-dire l'auto- prescription, par exemple pour les statines, c'est-à-dire le traitement de l'hypercholestérolémie qui touche un certain nombre de personnes ayant bien mangé et vieillissantes. En Angleterre déjà, il y a une auto- prescription, on se passe du médecin.
Je voulais aussi vous montrer la pathologisation des choses dans l'article du 25 octobre 2006, « les pseudo élixirs du plaisir féminin » : « après le succès fulgurant du viagra puis la mode des sex toys chics façon Sonia Rykiel, place à la parapharmacie du plaisir féminin », nouvelle maladie assurancielle.
Dans un article du 25 avril 2007, une maladie assurancielle vient de sortir et s'appelle la « fibromyalgie enfin reconnue ». La fibromyalgie, c'est avoir mal partout. C'est une affection qui se manifeste notamment par des douleurs musculaires diffuses, une fatigue intense, mais qui ne s'accompagne d'aucune anomalie aux examens d'imagerie et de biologie. On a tendance, nous, à l'écouter comme de l'hystérie (ou comme un phénomène psycho-somatique). Mais vous verrez que, lorsqu'on sort de la médecine hippocratique, on ne peut plus repérer l'hystérie. C'est pour cela que le DSM4 l'a annulée, c'est qu'elle n'est pas repérable. Le Professeur Marcel Francis Kahn est très embarrassé : on l'a appelé pour reconnaître cette maladie afin qu'elle soit prise en charge par l'assurance maladie. Dans le cas contraire, ces patients sont récusés pour tomber dans l'invalidité, ou pour bénéficier de l'invalidité, ou des lois qui accompagnent les maladies chroniques. Très embarrassé, il dit que c'est une maladie de la douleur, mais bien sûr si la maladie n'est pas reconnue à part entière, elle n'est pas susceptible d'être prise en charge par l'assurance -maladie et l'invalidité donc malgré le grand scepticisme du médecin et sous la pression des associations de patients une nouvelle forme de maladie « une maladie assurancielle » rentre dans la nosographie.
Continuons : l'article du 30 mars 2007 annonce que « la relation entre société et médecine va changer ». Selon Elias Zerhouni, directeur des instituts américains de la santé, « les progrès de la recherche ouvrent la voie à l'avènement de la médecine préventive. La relation entre société et médecine va donc changer : elle va induire une participation directe des individus. On va traiter les gens sains pour prévenir la maladie.
Le concept même de santé va s'imposer. »On ne peut que tomber d'accord avec lui !



Discussion

Bernard Vandermesh : Merci beaucoup, Pascale, pour ton exposé particulièrement serré et vécu. A mon avis, je crois que le point fort de ton articulation, c'est cette erreur de diagnostic. Effectivement, ça n'allait pas très bien avant, je veux parler de cette déshumanisation qui gagnait la médecine, mais ce qui se propose pour y
répondre n'est pas de meilleur alors.
Qui souhaite prendre la parole autour de cette relation médecin - malade ?
Je voudrais, pour ma part, questionner cette relation médecin - malade que Foucault tenait pour un mythe. Mais il y a quelque chose qui n'est pas mythique : quelque chose, tout de même, se passe dans le cabinet du médecin. Même si ce n'est pas une relation entre un médecin et un malade, c'est quand même une relation entre un malade et 2quelque chose qu'il apporte et quelqu'un qui est là, aux prises avec un désir énigmatique. De quoi ? Le désir de soigner, le désir de ...Bon, il y a des objets. Ce n'est pas une relation à deux, ce n'est pas une relation médecin - malade, mais c'est une relation entre une demande et un certain désir, dont on sait qu'il est divers, varié.

Michel Raque : Moi, c'est évidemment pour remercier beaucoup Pascale : ton exposé est très éclairant et c'est vraiment inquiétant, ravageant.
Les textes que tu as apportés sont considérablement précis. Moi, d'abord ça me touche, ensuite je m'interroge : à partir du moment où il y a la médecine, il y a médicalisation, comme dans tout le champ social, quel avenir aussi pour la psychanalyse ? C'est une question qui ne me paraît pas anodine parce qu'il me semble que la médecine et la psychanalyse sont quand même en partie liées. D'autre part, tu fais valoir à quel point ce que tu as appelé le contractualisme, et que d'autres peuvent appeler autrement, était vraiment dans le même mouvement, que cela concerne la question du travail social ou la relation médecin - malade. Un seul petit bémol : je me dis quand même en t'écoutant, parce que tu es partie sur l'axe de l'erreur de diagnostic, qu'effectivement on est dans des effets du mercantilisme mais que c'est plutôt la culture d'entreprise qui est venue envahir la culture médicale et la rallier au champ social. Moi, je trouve ton exposé extrêmement éclairant et très bien mené.

Martine Trapon : Je trouve cela très intéressant parce que très précis, donc très précieux. Je voulais renvoyer à la lecture d'un ouvrage de Dubet déjà cité hier, Le Déclin de l'institution, en particulier au chapitre sur les infirmières. Dans ce livre, Dubet analyse, ou tente d'analyser, ce qui concernerait les transformations des professions qui
s'intéressent à autrui, qui s'occupent d'autrui par les liens, donc des infirmiers. Ce qui est remarquable dans son exposé, cela fait vraiment contrepoint à ce que tu viens de dire, c'est qu'il insiste beaucoup sur le fait que c'est la machine qui est l'appendice de l'infirmière, avec des machines de plus en plus sophistiquées qui soignent. En ce qui concerne le problème des petites capsules qu'on met dans le cerveau, on a rien dit contre les pacemakers, on a déjà des coeurs artificiels, on a des mains artificiels. Mais voilà la question : jusqu'où va la mécanisation du corps humain et la limite du soin ? Nous sommes vraiment là sur une autre limite, je pense, entre le corps, la loi,
aussi très intéressante.

P. B-F : Je crois effectivement que cette phrase très concise que nous a donné Charles Melman, cette phrase très précise, que « la médecine est scientifique, mais l'acte médical ne l'est pas », c'est cette discordance là qui est en jeu. Il ne faut pas oublier que c'est de cela dont il s'agit. Le soin a toujours quelque chose d'interprétatif, parce
que, dans le cadre de la relation médecin - malade, il s'agit dans une relation de parole, de transformer quelque chose à partir d'une interprétation. Cette question du corps est très importante puisqu'actuellement les associations pensent qu'on est propriétaire de son corps. Or ce n'est pas tout à fait en lien avec ce qui a été fait lors des journées sur le corps, que Nathanaël Majster avait organisées. On ne peut pas vendre son corps, curieusement, mais on n'a pas non plus connaissance de son corps : c'est paranoïaque de penser qu'on connaît son corps. Donc c'est vrai que c'est une interprétation qui est donnée là, par ce que j'appelle un médiateur. C'est cela qui est important dans le soin.

B.V. : Oui, il y a une interprétation. Disons qu'il y a une lecture des signes du corps par un médecin qui le traduit en texte scientifique, enfin, relativement scientifique. Mais le problème, c'est que pour le patient, cela revient toujours en termes de signifiants et donc d'équivoque : un signifiant pour le médecin peut tout d'un coup induire des effets catastrophiques. Donc, il y a un discours, qui est supposé être scientifique, et de l'autre côté, quelqu'un et ce qui lui est renvoyé : « Docteur, si c'est un cancer, ne me le dites pas ». Là est toute l'ambiguïté.

P. B-F. : Oui, mais l'information qui positive ce savoir a quelque chose d'un impératif sur lequel le patient ne peut plus du tout jouer.


Jean-Pierre Lebrun :
Ce n'est pas pour polémiquer mais je voudrai bien savoir en quoi tu m'as trouvé optimiste ?


P. B-F. : Effectivement, hier, à la suite de l'intervention de Nathaël Majster qui disait que finalement le contrat était cosmopolite, ce qui a été dit, c'est qu'il suffisait d'un signifiant qui soit double pour qu'il y ait du contrat. Est-ce que ce n'est pas là quelque chose qui va quasiment pouvoir étrangler ce qu'il en est de la subjectivité ?

J-P. L : Oui, mais tout ce que tu décris là maintenant, il me semble qu'il y a vingt ans, dans mon livre sur la médecine, je l'ai déjà   écrit. Et malgré tout ce qu'on dit, ça ne fait que s'aggraver. Alors la question, c'est comment y répondre, comment riposter à ça.

P. B-F. : Peut-être en faisant des journées comme aujourd'hui...

Non identifié : Je voudrais revenir sur cette question du traitement scientifique de la pathologie. Moi, je ne suis pas psychiatre, j'ai donc beaucoup de mal à lire la littérature psychiatrique. Quand on feuillette un peu le DSM4, par exemple, ce qui me frappe, c'est que la question de l'étiologie est de moins en moins prise en compte. C'est-à-dire qu'une pathologie est presque définie par le médicament qui est actif pour elle. Lorsque vous parlez des TOC et du traitement chirurgical des TOC, il y a quelque chose d'une erreur de diagnostic. Même chose quand vous dites que l'hystérie disparaît. Elle n'est même plus formulable d'une certaine manière dans cette tactique de discours.
Alors ce qui m'a beaucoup impressionné dans votre intervention, c'est que vous pointez quelque chose qui est de l'ordre de la normalisation du tout social. Ce qui importe, c'est que tout le monde soit normal.
Quand les médecins réagissent en disant «il faut surtout éviter les procès », « surtout qu'on ne puisse rien nous reprocher », c'est un peu comme si la question de la transgression n'était plus possible. Il y a quelque chose comme ça, qui fait qu'on va agir dans la plus stricte normalisation et c'est ça qui est terrible, je trouve. Alors, pour
revenir à ce qu'on racontait avant la pause, c'est mettre en place, comme vous le disiez vous-même, une stratégie pour qu'un sujet ne puisse jamais dire non, ne puisse jamais s'opposer, parce qu'il est en règle. Voilà ce à quoi votre intervention m'a fait penser.

B. V. : Je voudrais dire que le DSM4 n'est pas théoriquement un manuel de clinique ni de pathologie. C'était un manuel de statistique. Il se fait que l'ouverture à une sorte d'entropie a fait que c'est devenu une sorte de manuel.

Non identifié : Il y a des compléments quand même cliniques où on montre comment on adapte...

P. B-F. : C'est-à-dire que ça va dans le sens de l'abolition de l'implication du médecin dans son acte.

Mariette Murat : Je voulais revenir sur cette question de l'erreur de diagnostic. Il me semble que ce qui est exposé au niveau thérapeutique va dans le sens de la déshumanisation dont vous parliez au début et non pas de ce qui émanait de la demande des associations. Je m'interroge sur cette question parce qu'au niveau du médico-social, c'est un peu la même chose : on nous dit « ça vient des associations, des parents qui ont demandé », etc. Et quand je discute avec les parents, beaucoup d'entre eux ne se retrouvent pas forcément dans ce résultat. Alors qu'est-ce qui s'est passé au milieu ? Comment ça a été utilisé ? Parce qu'on se demande toujours quels sont les buts au milieu de tout çà. Ou est-ce qu'il y a une question au-delà de la demande de ces parents-là, y compris en association, qu'on n'a pas écoutée ?
 
 

 
 

REPERAGES DES PSYCHOSES DANS LE TRAVAIL SOCIAL


Nicole Anquetil



Il nous est apparu important de présenter ce jour cette grande question des psychoses à laquelle sont confrontées toutes les personnes ayant affaire professionnellement, disons de façon très large, aux embarras des autres.

Ces embarras qui se découvrent en sus des raisons sociales proprement dites mais qui y sont mêlées car ces autres psychotiques sont à la fois et le miroir de ce qu'on appelle le social et ce qui s'exclut du social en quelque sorte par définition.

Cela peut sembler paradoxale et pourtant c'est bien ainsi qu'il nous faut aborder la question, du moins à mon sens, si l'on veut tant soit peut éclairer cet aspect du rapport à l'autre.

Ce rapport à l'Autre et à l'autre est bien là au coeur de la psychose et il nous faut bien en tracer les contours si on veut y entendre quelque chose.

Vous remarquerez que j'ai dit entendre et non pas comprendre. Si on veut comprendre nous n'y arriverons pas car avec notre intellect, avec la structure mentale de névrosés moyens que nous avons tous, nous ne pouvons en aucun cas nous servir de nos outils, disons psychologiques, communément admis dans notre discours, pour dégager ce qu'il en est de ce rapport à l'autre. La psychose est incompréhensible.

Elle est incompréhensible car elle suit une logique qui n'est pas celle qui nous mène dans nos échanges de paroles. Et pourtant c'est une logique qui tient tout autant au langage.

Communément nous savons que si nous arrivons à nous entendre c'est par la discussion, nous avançons en faisant acte de notre parole parce qu'en principe nous y sommes et que dans les postes de responsabilités qui sont les nôtres, même en avançant des notions qui ne sont pas appréhendées ni perçues de la même façon par tous du fait de la polysémie des mots que nous employons et de l'idéologie, au sens très large du terme, que nous y mettons, nous sommes soumis à des règles qui veulent que dans les propos que nous tenons, nous nous sentons partie prenante de nos énoncés car nous nous sentons sujet de notre énonciation et que en principe nous ne mettons pas sur le même plan le sujet et l'objet. Nous sommes toujours dans une dissymétrie des places. Le malentendu à l'oeuvre dans nos propos qui est l'essence même de ce qu'on appelle discussion et dialectique, réside dans le fait que le langage dont nous nous servons parce qu'il construit notre mental, n'est en rien un réel qui dirait la vérité sur lui-même. Il nous faut faire beaucoup de détours pour arriver à des décisions ou à des lignes de conduite qui soient au plus prés de nos objectifs car à tout ce que l'on peut avancer il y a une opposition possible car il y a structuralement une part d'ombre dans tous les énoncés que nous émettons. Le langage, la parole, à la fois nous engage et nous oppose à l'autre ; mais nous finissons toujours par adopter une position tenable quant à nos buts car nous acceptons la loi d'une institution et les règles d'une mission. Nous pouvons accepter ces lois car nous sommes soumis aux lois du langage qui veulent que les places de sujet et d'objet sont distinctes dans les énoncés et qui imposent que lorsque nous parlons nous acceptons un reste irréductible informulable, qui fait que la langue n'est ni une somme ni une totalité de concepts, de signifiants disons nous, qui viendrait à bout de toute signification. Le langage rend compte que nous sommes soumis à ces trois entités que sont l'imaginaire, le réel et le symbolique, et que ces trois entités sont nouées c'est ce qui nous organise et nous permet l'échange, la dialectique et la reconnaissance de nous-mêmes et des autres en tant que nous sommes des personnes ayant accepté la castration nécessaire à tout organisation sociale, celle qui régule la spécificité des rôles et la disparité des places.

Il en est tout autrement dans cette façon d'être que présente une personne psychosée du fait de son rapport au langage qui diffère de la façon commune.
Plusieurs lignes de force sont à l'oeuvre. Une personne psychosée n'est pas dans ce qu'elle énonce. Non seulement elle ne comprend pas ce qu'elle dit, ce qui arrive également à n'importe le quel d'entre nous mais en outre elle est dans l'impossibilité d'adhérer à un système, à des règles et fondamentalement à ce système qui nous structure et qui nous régule qu'est le système de la langue tel que nous venons de l'esquisser. Le psychotique parle une langue qu'il ne connaît avons-nous appris avec Lacan.

En quoi cela consiste-t-il ?

Cela consiste à ce que la personne psychosée se trouve dans l'incapacité de parler en son nom et même si elle emploie grammaticalement le Je dans ce qu'elle énonce quand elle parle, elle n'est pas le sujet de son discours mais l'objet d'un discours qu'elle appréhende comme extérieur à elle-même et auquel elle obéit. On parle de xénopathie, cela peut aller jusqu'aux hallucinations ou à l'automatisme mental. Là bien sur on est dans l'éclatement au grand jour de la pathologie de la structure.

Quand et comment cela se manifeste t-il ?

Cela se manifeste quand les exigences sociales poussent à des prises de responsabilités, des prises de paroles, des chemins à prendre. Dans ces moments, le sujet psychosé se sent l'objet de l'Autre, manipulé par l'Autre, de façon totalement incompréhensible aussi bien pour lui-même que pour un autre auquel il a à faire. Car cet autre lui apparaît non pas comme une abstraction symbolique, comme le représentant d'une loi, d'une organisation symbolique, acceptée, mais un autre réel qui n'est là que pour s'emparer de lui dans un registre primaire des relations à l'Autre qui font que l'autre n'est là que pour le dévorer ou le soumettre sexuellement, il se trouve donc en quelque sorte dans une capture imaginaire de lutte dont l'enjeu est : c'est lui ou moi. Cela peut alors se déployer dans la plus grande férocité. C'est ce qu'appelle la relation en miroir où n'existent plus ni la dissymétrie des places, ni la différence des rôles et des fonctions, où le langage échoue dans son pacte qu'il est censé instaurer.

Les exigences sociales où se révèlent cette façon d'être sont assez communes et les difficultés à y satisfaire peuvent être immédiatement décelables, mais aussi au contraire peuvent être masquées et faire illusion un certain temps. Il faut toujours un certain nombre d'éléments pour identifier le caractère pathologique du comportement et de la structure mentale psychotique.

Prenons pour exemple la scolarité, il est tout à fait repérable quand on relate le parcours d'un adulte que l'on soupçonne de psychose, de voir la butée majeure que représente ce qu'on appelle la substitution, la transposition, cette possibilité de remplacer une idée par une autre pour mieux identifier cerner, approfondir ce que nous souhaitons démontrer : le passage de la rédaction à la dissertation s'avère impossible. Le propre de ce qu'appelle la relation symbolique est la faculté justement de faire jouer le langage dans ce qu'il permet de transposer, de métaphoriser, d'envisager les situations ou les concepts dans différents registres, de les dialectiser.

Cette difficulté à métaphoriser, s'il est intéressant de la repérer dans le parcours scolaire peut éclater de façon majeur dans ces étapes fondamentales que sont les étapes sexuelles, dans l'assomption de la sexualité, ces moments où les questions être homme ou femme pour un autre s'impose non seulement par la maturation sexuelle biologique mais par l'idée que l'on en a, dans ce domaine plus que tout autre nous nous apercevons que ce qui conduit notre vie n'a rien d'instinctuel, là plus qu'ailleurs nous sommes obligés de nous référer à la place du sujet dans le discours.

La différence sexuelle, du fait que l'on parle ne relève pas de l'instinct nous guidant vers un objet mais d'un fantasme et d'une différenciation de l'être et de l'avoir au regard du phallus, l'objet suprême réglant le désir, si cette différenciation est en défaut le désir est tenu en échec comme ce qu'il en est de la dialectisation.

Ne pas pouvoir dialectiser est prendre le langage comme un objet produisant des objets à l'infini et qui en fait sont la reduplication d'un même objet qu'un sujet psychotique n'arrive pas à cerner pour le transformer et l'utiliser faute de se différencier lui-même de cet objet . L'objet là, avançons rapidement, fondamental est la mère dont il est et le prolongement quasiment physique, l'unique objet d'amour, ce qui vient combler son manque, et dont il est l'objet total, le phallus avec exclusion de celui qui est censé l'avoir , le phallus, à savoir le père. Celui censé en être le représentant, être le support du phallus car il en a les attributs, il peut d'ailleurs supporter très difficilement cela, mais le propos du jour n'est pas de nous attarder là-dessus. Le propos du jour est de faire entendre que la butée de la dialectisation c'est ce que nous appelons dans ce que Lacan nous a enseigné l'impossibilité de la métaphore paternelle qui exige pour rentrer dans l'univers de l'adulte, pour abandonner le monde de l'enfance, la substitution des désirs de la mère vers ceux de la sociabilisation, de la reconnaissance du phallus dans la répartition de l'être et l'avoir qui nous constitue en tant qu'homme ou femme dans la reconnaissance d'une fonction, c'est de propre de la fonction paternelle comme nous le disons dans notre jargon que d'assurer pour la fille comme pour le garçon la possibilité de l'assomption sexuelle. C'est pour cela que chez le psychosé on voit éclater au grand jour la structure aux différentes étapes de la vie sexuelle. L'adolescent aussi bien fille ou garçon peut faire une bouffée délirante au moment du premier rapport sexuel, l'adulte homme pourra se mettre à délirer et avoir des hallucinations au moment de la grossesse de sa femme ou au moment de son accouchement ; cela se voit de façon moins évidente pour la femme, la psychose puerpérale peut en être la première manifestation ou bien alors un comportement de déni de la grossesse, une incapacité à opérer les transformations de la femme en mère voir d'en distinguer la différence. Elle peut se voir en rivalité avec le bébé dans le phallus pour la mère qu'elle croit être et tuer son bébé, Les intervenants sociaux sont souvent confrontés aux difficultés des jeunes mères psychotiques surtout quand elles se trouvent abandonnées sans l'appui d'un homme ou d'un milieu familial rassurant mettant en place des suppléances.
Toutes sortes de délires peuvent évoluer à bas bruits et se déclarer à la ménopause.

Si on s'éprouve comme objet de l'Autre plus rien n'est possible

Une jeune femme de mes patientes, très intelligente et cultivée, ayant sa maîtrise en lettres classiques et préparant son doctorat donne un aperçu de ces types de propos typiquement psychotiques, difficiles à concevoir malgré leurs précisions et leurs vérités. Ce qu'elle dit d'elle même est très éclairant : « elle répond à des ordres, répond au désir de l'autre, c'est l'autre qui commande, elle ne peut résister c'est une injonction, l'autre fait la loi et lui dicte sa conduite, et cet autre ne sait pas ce qu'il veut et elle se sent sans limite, elle n'a pas de lieu non plus, c'est une SDF clinique, elle est l'objet de l'autre, je l'aime parce qu'il m'aime « . Elle avoue et constate qu'elle ne sait pas ce que c'est qu'aimer ». Cela vient de l'autre qui l'exprime « je t'aime parce que tu m'aimes », c'est une prise de possession contre laquelle elle peut très vite répondre par des violences et de l'agressivité. « Je m'identifie à tout » dit-elle, « Je ne sais pas ce que j'aime, ce que je déteste, je défends plusieurs avis antagonistes,je passe de l'amour à la haine, je suis à la fois ouverte sur le monde et à d'autres moments j'ai peur que les gens utilisent les informations que je donne sur moi pour me blesser ; quand je suis dans une relation amoureuse je me stabilise et puis je m'enfuis pour aller avec un autre qui me sollicite puis je me bats car il me bouffe ».

C'est une altérité qui marque une adhérence et non pas une coupure ; se sent vide sans existence, sans repère sans limite, s'en remet à l'autre entièrement de ce fait se sent éparpillée, rien n'unit ensemble son corps, est dans l'errance aussi bien dans ses sensations corporelles que dans des lieux où elle se trouve car ils ne font pour elle ni maison, ni borne ni ancre.

Il lui arrive d'errer la nuit sans but, sent qu'elle le veuille vraiment, elle se sent aspirée.
Elle sent bizarrement son corps parfois, une fois s'est touchée la joue, c'est une partie de son visage qu'elle a senti se détacher et adhérer à son doigt. Elle est dans ce qu'on appelle la dissociation corporelle.

Par une sorte de bizarrerie du destin, un sujet de thèse sur le multiculturalisme et l'identité nationale lui a été proposé. Echec complet. Elle s'est alors identifiée aux mots qui lui ont été dit sans plus rien savoir de leur signification. Elle en fit un délire de persécution.

L'Autre pour elle est effectivement la mère totale, absolue, la possédant, je ne vais pas développer cela en relatant encore ses propos car il nous faut avancer mais c'est exactement ce dont elle rend compte dans ses propos. Cette sorte d'amour fusionnel, comme elle le décrit tue littéralement le sujet et peut alors se traduire par un déchaînement de violence, il n'est pas rare de voir les faits divers des médias en rendre compte dans des structures mentales similaires. Cela, soit dit en passant, pose le problème de la criminalisation des actes imputables à la pathologie mentale au nom de la sacralisation de la notion de victime.

Cette impossibilité à dialectiser ce qu'il en est du discours peut se rencontrer différemment que dans un discours incompréhensible mais au contraire dans un discours qui semble au premier abord clair, intelligent mais qui très rapidement pose question, ce ne sont pas des concepts ni des idées qui sont à l'oeuvre mais des signes, des signes qui s'imposent au sujet, chargés de significations qui le concernent lui, significations connues de tous, univoques, compréhensibles par tous donc ne pouvant être contestés, une connivence parfaite est supposée entre lui et les autres. C'est comme ça ; la moindre opposition sera jugée comme une insulte une malveillance, un propos contre, une persécution, la contradiction sera éprouvée comme contraire à la signification du langage pour le sujet qui énonce un discours qui veut que le discours de l'un soit exactement dans le droit fil du discours de l'autre. C'est un discours où les différents registres auxquels nous avons affaire, à savoir l'imaginaire, le réel et le symbolique avec lesquels, vous avez été familiarisés dans des exposés antérieurs, sont exactement identiques, sur le même plan, ils ne laissent aucun reste du fait de leur confusion, ce fameux reste impossible à formuler et qui permet justement que ce qui est de l'ordre de l'hypothèse puisse se créer et se développer. C'est ce qu'on appelle l'objet a, dans notre jargon, objet qui est cause du désir car par essence informulable et inatteignable. Si cet objet a fait corps avec le discours, il ne renvoie à aucune transposition instaurant l'ordre du désir.

C'est le discours qui vous met le plus dans l'embarras parce qu'il vous mettra en contradiction même avec votre mission qui est d'être essentiellement au service de l'autre et qui vous mettra dans tous les défauts, dans tous les manquements à ce service, car vous, vous êtes dans la division, dans les impasses, dans les limites ordonnées par la simple constatation que vous n'êtes ni le bon Dieu ni le distributeur automatiques de tous les bienfaits ni de toutes les difficultés, que vous travaillez avec les moyens qui vous sont donnés, moyens ordonnés, limités par la castration qui gèrent tout un chacun, les institutions, les lois, les gouvernements hors ces dictatures qui sont dévastatrices quand elles savent et ordonnent ce qui est le bien indiscutable et valable pour tous et qui se terminent généralement dans un bain de sang. A vouloir le bien de l'autre on ne fait que le tuer dans son invention et sa subjectivité et pourtant, paradoxalement vous êtes dans cette injonction et il vous faut la moduler entre exigences et possibilités, avec le principe de réalité. Principe de réalité pas toujours aidé non plus par le désir des tutelles dont vous dépendez et qui sont eux-mêmes dans les mêmes divisions.

Se garder donc de faire le bien, de l'idéologie qui a tendance à se dégager dans nos discours « bien pensants » qui serait que la moindre tension, la moindre frustration serait une faute sociale. Les limites que nous imposent le principe de réalité et le principe même de la vie sociale organisent de façon structurale barrages, frustrations, exclusions au sens de ce qui non pas est hors du champ de la loi mais de ce qui est hors du champ de notre humanité, hors désir.

Mais le psychotique paranoïaque, quérulent, revendiquant, persécuté non seulement ne vous pardonnera pas vos doutes et vos divisions mais encore les exploitera pour accroître au maximum votre malaise et vous mettre en porte à faux avec vos objectifs, aucun argument de votre part ne sera recevable de la part de quelqu'un qui ne conçoit ni dialectique ni transposition ni aménagement et qui par-dessus le marché ne trouvera pas son compte même si vous accédez à sa demande, ce que vous avez comme possibilité de satisfaction de la demande paraîtra pour lui piège et offense. Je me souviens par exemple d'un sujet psychotique paranoïaque refusant d'un seul coup toutes les aides financières qu'avec beaucoup de mal les services sociaux avaient pu obtenir pour lui car les lettres AAH avaient prises pour lui la signification à la hache et qu'il allait être découpé en morceaux.

Je suppose que dans le travail avec le SAS vous débattez de ce genre d'embarras de façon peut-être moins caricatural mais non moins exemplaire.

Si ce sujet se sent persécuté, il vous persécute tout autant et vous harcèle, peut faire le siège du local peut littéralement vous envahir et remplir tout l'espace, les états maniaques peuvent en être le prototype, agitation, logorrhée, invectives, menaces . Pour faire limite à ses actions le recours à la police peut être la seule porte de sortie possible malgré la répugnance à utiliser ce moyen qui semble être un échec relationnel majeur. Mais il faut savoir que seule la loi dans sa représentation de force peut effectivement avoir raison de circonstances majeures. Bien sur il est envisagé là le cas extrême ou aucune autre limite peut-être opposée à quelqu'un qui justement ne connaît aucune limite.

Pour ce qu'il en est du mode de relation organisée par le psychotique est la redoutable érotomanie, cette état morbide peut aussi se voir chez le névrosé et relève de l'état passionnel très difficile à cerner comme relevant de la psychose car très prés de la normalité avec le déroulement des différentes phases du dépit amoureux pouvant conduire à la violence la plus extrême.
L'érotomanie faisant partie des délires psychotiques qualifiés de passionnels par Gaëtan Gatian de Clérambault se présente avec une certaine fixité dans ses étapes et il n'est pas étonnant de la rencontrer chez le psychotique persuadé d'être la proie d'un autre ou bien d'être celui qui gère l'univers de façon messianique ou qui y est soumis, ce qui revient à peu prés au même.

L'érotomanie, telle que la décrit de Clérambault a pour le point de départ que cela vient de l'autre, c'est l'autre qui d'une façon ou d'une autre a fait savoir qu'il était amoureux, comme un peu l'exprimait cette patiente dont j'ai rapporté les propos. C'est le postulat fondamental.
Cela vient de l'autre, d'un autre qui a une position sociale élevé, ou un ascendant certain sur les autres.

Cet autre a un eu un coup de foudre avec une attitude sans équivoque ou alors une attitude paradoxale qui veut qu'il cache son jeu mais dans un cas comme dans l'autre tout le monde est au courant et tout le monde est de connivence. Et même cet autre peut aimer tout en paraissant haïr. Et de façon paradoxale plus cet autre donnera des signes de protestation ou de dérobade plus se renforcera la conviction.

Une collaboration universelle est assurée, et si on recherche bien cette histoire en fait dure depuis longtemps car des faits anciens, s'étant déroulés avant même l'apparition de cet autre se rapportaient à des faits actuels relevant de l'amour que lui porte cet autre, Cela révèle combien il est difficile d'échapper à la conviction de l'érotomaniaque. Et c'est l'orgueil selon de Clérembault qui semble le mener, orgueil plus redoutable que des fantasmes érotiques, il est le plus souvent parfaitement désexualisé ; dans l'enseignement de Lacan il apparaît comme venant de . Ce qui distingue la morbidité psychotique est là aussi l'impossible dialectisation de l'affaire en absence, dans sa forme pure, d'hallucination et s'accompagner d'une force persuasive qui impose une compréhension trompeuse. Dés que l'on se met à trop bien comprendre il faut commencer à se méfier.

L'érotomanie n'est un type de transfert qui serait l'apanage du psychotique mais la cristallisation de cette conviction d'être cet objet de l'autre qui ne permet aucune césure, le psychotique, hors cette entité morbide qui peut exister bien plus souvent que l'on ne pense, dans son transfert recherche plutôt un lieu qui lui sert d'abri, ce lieu soit est une personne soit une institution dont il sait qu'il n'a rien à craindre car il pourra en partir quand il le veut, y revenir à son gré, un lieu où on lui fichera la paix sans exiger de lui plus qu'il ne peut donner et où ses démons pourront s'apaiser. Ne rien lui vouloir, le laisser libre d'aller et de venir peut tout à fait aboutir à l'effet protecteur recherché.

Mais ce qui est à l'oeuvre et qui signe la cause de l'acharnement de l'érotomaniaque est qu'il est persuadé d'avoir ainsi un savoir sur l'autre auquel il articule sa propre existence un savoir sur l'autre et de ce qu'il en est de lui-même et qui lui donnerait une place possible auprés de cet autre. Ce qui ordonne donc un maniement très délicat de la situation, faire état de son impuissance sans avoir l'air de contrecarrer peut alors être très sédatif et désamorcer la violence contenue dans l'appel de l'érotomanie, savoir ne rien faire donne parfois plus de résultats que de se croire obligé de faire. Au besoin confier l'érotomane à une autre équipe est tout à fait salutaire. Une conviction ne doit pas en faire surgir une autre ; je rappelle que la grande difficultés des rapports avec les autres quels qu'ils soient est de désamorcer les rapports spéculaires.

A suivre le droit fil d'une logique de l'objet qui est de structure hors d'une symbolisation possible, qui est énigmatique et inconcevable et qui par sa perte irréversible - prix à payer pour l'organisation d'une structure sociale - est le levier, le moteur de tout désir, de toute mise en place d'hypothèses et de constructions sensées faire lien social par la discussion l'adhésion, la solidarité , bâtir les lois de la cité régler les rapports entre les sexes , régler la répartition des pouvoirs, ordonner ce qu'il en est du religieux, à suivre une logique de l'objet tel que nous le commande l'organisation mentale du psychotique nous sommes mis en demeure d'avoir à contempler ce qui échappe à nos repères et de plus d‘y porter remède, de façon d'autant plus difficile que de façon la plus sévère c'est l'horreur du fait même de l'existence qui se dévoile.

Comment cela se présente-t-il ?

Ce qui est le plus représentatif de cette horreur à exister en tant qu'objet de rebut qui est l'autre face de l'organisation sociale, qui ce qui doit être enfoui pour la survie d'un groupe, c'est le sujet psychosé mélancolique. Il n'est pas lui dans la perte de l'objet qui constitue l'accès au désir, dans cette stase qui est le propre de la dépression, il est lui-même cet objet dans la douleur d'exister , amour et haine de la vie dans le même mouvement, il présentera ce qui est l'aboutissement et l'autre face de la vie qui est la mort, il appellera de ce fait, de tous ses voeux la mort non seulement pour lui-même mais pour les autres, il se dira le grand coupable de l'univers, le déchet, l'ordure. Il n'a plus ce minimum d'amour de soi qui aide à survivre dans les moments les plus difficiles de la vie de tout un chacun et qui est vivace aussi chez le psychotique avant qu'il ne lui tombe dessus l'évidence de ce dont il est porteur à savoir l'objet dont on doit être séparé pour accéder aux règles du langage et du social comme il en a été question au début de cet exposé.

Il ne vous a pas échappé que le clochard SDF plein de plaies de toutes sortes au regard égaré absent de son corps et à la parole impossible, inaccessible à l'autre et dont l'accès à lui même est également verrouillé, complètement hors de tout circuit, ressemble étrangement à cette folie qu'est la mélancolie au stade extrême de son développement là où elle se reconnaît dans l'incurie, la prostration ,la perte des repères vitaux, du temps , des rythmes et dans l'incapacité également de se donner cette mort qu'il appelle de touts ses voeux tellement il présentifie la mort dans son corps lui même , dans sa façon de l'exposer à l'autre.

Il devient alors souvent très difficile de faire la part de ce qui revient à la perte de repères, des rythmes, des réflexes vitaux, des liens parentaux, professionnels institutionnels des grands dépressifs ou névrosés désocialisées dont la dégradation est due à la perte d'emploi, de domicile, associée à la perte ou à l'absence de liens affectifs, familiaux ou conjugaux, et de ce qui revient à proprement parlé à l'errance et à la pathologie de la structure de la psychose.

Voilà ce tour d'horizon des psychoses qui n'a rien d'exhaustif, qui est un condensé je pense de ce qui est débattu à partir de certains dossiers particulièrement difficiles dans le cadre du Service Appui Santé, je suppose avoir dégagé un certains nombre de points de façon plus générale des questions débattues et préparées au cas par cas au fur et à mesure de vos missions et de vos travaux, je vous remercie.
 

 


LA TYRANNIE DES PROJETS DANS LES INSTITUTIONS

 L.Sciara, psychiatre, psychanalyste

 

Ils courent, ils courent les projets. Le travail en institution passe dorénavant par une mise en série de projets. Ils foisonnent au point de constituer la vitrine officielle de l'institution, quelle qu'elle soit, le témoin de son activité, de sa cohérence et de son dynamisme. Qu'y aurait-il alors à objecter ? Pourquoi ne pas interpréter, après tout, ce déferlement de projets comme l'indice d'une vitalité des institutions ? En quoi, a contrario, serait-ce une manifestation de leur malaise, de leur « déclin » pour reprendre le terme qu'emploie le sociologue François Dubet dans son livre (1), encore qu'il l'introduise avec beaucoup de nuances ? Sans doute parce que ce trop plein de projets relève d'un activisme préoccupant et qu'il interroge plutôt sur l'état actuel de nos institutions. Il est alors opportun de se questionner sur les raisons de cette évolution et d'envisager les répercussions que cela engendre dès à présent et à plus long terme. Mais, au préalable, une distinction est nécessaire entre les projets propres à l'institution et ceux qui concernent les personnes qui en dépendent et leurs situations particulières. Qu'il y ait d'une part les projets institutionnels, et d'autre part des projets individuels de tous ordres qui se spécifient en fonction du type d'institution (projet social, projet éducatif, projet personnalisé de scolarité, projet de vie, projet thérapeutique ...), ne peut nous leurrer sur le fait qu'ils soient étroitement intriqués dès lors que se noue un lien entre les individus concernés par un projet (qu'ils soient des usagers, des patients ou qu'ils relèvent d'autres dénominations) et les professionnels occupant diverses fonctions dans l'institution en cause. D'une manière générale, le projet singulier dépend de celui de l'institution, pour ne pas dire qu'il est assujetti à ses prérogatives, quand bien même les intervenants au titre de l'institution peuvent aider à le modeler avec souplesse au cas par cas, en fonction des motivations, mais toujours dans les limites de ce qui est imposé par le cadre institutionnel.

 

Une place de clinicien

Mais alors pourquoi, de ma place de clinicien, insister sur la notion de projet ? Quels en sont les enjeux repérables ? Comment expliciter cette systématisation qui s'impose comme une évidence dans les discours sociaux ? Dans quel contexte socio-économique, politique, culturel pouvons-nous situer cette tendance ?

 Si nous sommes donc soumis actuellement à une déferlante de projets au sein de toutes les institutions,  il est  clair que cet impératif à les produire est une modalité d'accréditer leur bien-fondé, leur bonne qualité, leur dynamisme, leur fonctionnement et surtout leur légitimité. Faute d'évaluation des pratiques, d'une démarche « qualité », de perspectives sous forme de projets labellisés et autres contrats d'objectifs, il n'y aurait plus ni crédits alloués, ni raison d'être, ni salut pour une institution. Certes, nous en connaissons la double logique. D'une part, l'omni-prévalence d'une marchandisation de notre tissu social qui induit une mise au pas de l'ensemble des institutions, sans discernement quant à leurs finalités et à l'histoire qui les a constituées, sur le modèle d'une logique d'entreprise qui prône la rentabilité, l'efficacité, le mérite, le toujours plus au nom de l'intérêt individuel et même,  de façon plus pernicieuse, de l'intérêt collectif. D'autre part, une véritable attraction pour ne pas dire une fascination de l'objectivable, du rationnel, du démontrable qui trouve appui sur les techno-sciences dont la référence à un discours de la science supposé homogène, source de progrès et de rejet de tout obscurantisme, se pose comme argument ultime au point de constituer aujourd'hui la référence incontournable, pour ne pas dire la garantie, qui donne l'illusion d'une certitude fondée et scientifique.

En tant que clinicien,  j'interprète cette propension aux projets devenue hégémonique et se propageant tous azimuts comme la traduction sensible de l'infiltration, de la dissémination,  de la solide implantation de ce que je qualifierai d'idéologie cognitiviste.

 

Effets du cognitivisme

Les sciences cognitives, et plus particulièrement la psychologie cognitive, ont envahi le marché et bel et bien gagné toute la vie sociale et institutionnelle car elles se conforment parfaitement aux épousailles des deux tendances les plus prégnantes de notre monde contemporain : le scientisme et  le libéralisme économique. Qui peut  encore contester ce cognitivisme ambiant qui imprègne désormais nos vies tant à l'échelle individuelle que collective ? Qui pourrait en minimiser l'influence dans les sphères familiale, professionnelle ou plus généralement sociale et politique ? Sans  trop entrer dans les détails, il faut avoir à l'esprit que les sciences cognitives, regroupant initialement des disciplines multiples - neurobiologie, mathématiques, informatique, ingénierie, linguistique, psychologie -, sont issues principalement de la cybernétique (Norbert Wiener) - sa conception systémique avec ses mécanismes d'autorégulation - et des concepts mathématiques élaborés par Alan Türing qui ont été déterminants pour la création de l'ordinateur. En une cinquantaine d'années, elles se sont très largement diffusées et imposées dans l'ensemble du corps social, influant d'abord les milieux scientifiques, ceux du travail, les entreprises en l'occurrence, mais ne s'y cantonnant pas, se propageant dans les champs socio-culturel, éducatif, sanitaire (leur succès dans la psychiatrie actuelle dans les milieux universitaires, dans la formation des jeunes psys est indéniable...). Elles font valoir que la pensée humaine à l'instar de tout système cognitif est fondée sur un système complexe de traitement de l'information capable d'acquérir, de garder et de transmettre des connaissances. Cognitio de cognoscere est à la fois la connaissance en général et l'acte de connaitre, c'est-à-dire le processus qui y donne accès. Il en ressort qu'elles font partie désormais de notre patrimoine  socio-éducatif. L'ordinateur comme machine issue du cerveau humain sert aussi de modèle à figurer un idéal de système de connexion qui serait un pur objet scientifique au point de constituer un paradigme du connexionisme. Les progrès de l'imagerie cérébrale exercent d'autant plus de fascination qu'ils laissent entrevoir que nous approcherions de plus en plus du décryptage de la pensée humaine. L'intelligence artificielle serait devenue l'outil susceptible de nous livrer un jour les secrets de ce qui nous donne accès à la connaissance et fournirait enfin les moyens de perfectionner la modélisation, mais aussi le rendement de la machine que constitue notre corps humain !

Ainsi, il n'est pas anodin que le réseau, la communication et non le langage (une communication conçue dans l'idée d'un langage universel, fait de signes et non de signifiants, potentiellement fondée sur des connexions pseudo-neuronales qui reposent sur une logique binaire), les bases de données, les programmes, les références...fassent partie désormais de nos représentations les plus actuelles. Et leur terminologie est présente dans tous les discours qui circulent, mélange de jargon cognitiviste et économico-gestionnaire.

J'avancerai que cette effervescence de projets est inquiétante, qu'elle est  bien sûr significative d'un déni du champ de l'inconscient  et même qu'elle précipite un mouvement d'homogénéisation de la prise en compte des individus, y compris au nom de la collectivité,  et au détriment de leur singularité de sujet, au sens psychanalytique du terme, en tant que sujet désirant soumis aux conditions des lois du langage, celles qui nous confèrent notre humanité. Je souhaite donc mettre l'accent sur l'influence majeure de ce cognitivisme mercantile ambiant qui contribue à cette tyrannie des projets dans la vie institutionnelle. Il se présente sournoisement, sous couvert d'une orientation et d'une méthode scientifiques, au service d'une éthique de la participation collective et individuelle,  qui en appellerait à plus de responsabilité concertée sur des principes de régulation démocratique. Je soutiendrai l'idée que le ver est dans le fruit et, qu'a contrario de cette intentionnalité bienveillante et rigoureuse affichée, cette prolifération des projets contribue à la mise à mal, voire à  un danger de perte de légitimité des institutions qui sont pourtant le socle de la représentation démocratique issue de la tradition républicaine dans un pays comme la France. (Et il s'agit évidemment d'un problème qui s'étend à l'échelle mondiale avec des variantes et des particularités géopolitiques.) J'ajouterai que l'enjeu se situe à ce niveau, qu'il va au delà d'une dimension de délabrement du service public à des fins libérales de privatisation et, pour ce qui serait spécifique à la situation politique française, d'une restriction progressive des fonctions de l'Etat à ses seules obligations régaliennes (justice, finances, défense, police) à l'instar d'autres formes de République. C'est bien l'institution en tant que telle, pilier de la démocratie, qui est menacée, ou du moins est-elle en voie de remaniement dans ses fondements  (principalement le siècle des Lumières et la Révolution française).

 

Des projets humains ?

Cependant, il va de soi que des personnes en difficulté puissent anticiper un projet pour améliorer leur sort. Cela n'a rien d'extraordinaire. C'est même tout à fait banal pour chacun dans son quotidien, quel que soit son état d'esprit, humainement parlant. Que ce soit l'indication d'un souhait, pour ne pas dire d'un désir singulier, n'en participe pas moins d'une responsabilité personnelle qui n'est pas critiquable. Ce serait plutôt encourageant.

Le projet désigne depuis le XVII ème siècle l'idée que l'on met en avant et le plan proposé pour la réaliser. Il s'agit d'une construction dans la perspective de jeter « au loin » une  idée, de mettre en chantier sa conception. Il est aussi intéressant de rappeler qu'étymologiquement (2) le sens premier de « jeter » renvoie à l'action de dresser un premier état, de rédiger un premier relevé....des comptes et se focalise même, au XVI ème siècle, sur le fait de l'écrire !

 Il y a ainsi de quoi méditer sur ce que véhicule un tel signifiant si on se réfère à la vie institutionnelle actuelle et à ses impératifs inflationnistes que sont  le contrat  écrit du projet et  la bonne gestion des comptes, transparence oblige. Sans omettre la dimension de projection que tout projet suscite pour l'individu qui le concocte comme pour l'autre qui le recueille ou l'accompagne ou l'y incite. Autrement dit, c'est un projet pour qui ? Pour quelle(s) finalité(s) ? Dans quel registre ? Au nom de quel idéal ?... Pour l'exprimer analytiquement, un certain nombre de questions affleurent : qui est porteur du projet ? Est-ce vraiment le sujet qui l'énonce ? A quel Autre s'adresse-t-il ? A quel désir de l'Autre répond-il et se plie-t-il ? De quelle demande de l'Autre le dit projet émerge-t-il ?    

Dès lors, il est essentiel d'interroger la logique d'un projet, ses déterminations, ses effets supposables au cas par cas. Tant qu'elle se réduit à une dynamique individuelle, il appartient au « projeteur » de s'en débrouiller. Mais cela se complique lorsque la personne en appelle à des tiers qui interviennent pour des institutions. Les dits projets ne sont plus alors seulement des velléités, des élucubrations virtuelles, les traces de la subjectivité d'une personne qui ferait des plans sur la comète. Ils prennent un caractère plus solennel, plus effectif, dans un échange relationnel qui engage un individu et un représentant de l'institution concernée. Ce dernier intervient moins à titre personnel qu'en référence à sa fonction et aux prérogatives des missions et objectifs de l'institution dont il dépend. Ce sont alors les enjeux transférentiels qui sont essentiels quand bien même le projet individuel s'inféode au projet institutionnel comme je l'ai déjà souligné.

 

Inflation du coaching

Cette inflation des projets diffuse, couvrant à présent l'ensemble du champ social puisqu'au delà de son implantation dans l'organisation, le management, les méthodes de formation dans les entreprises (toujours dans l'optique d'une rentabilité calculée sur des principes qui se voudraient objectifs et scientifiques), elle s'étend depuis une vingtaine d'années à la plupart des institutions. Les administrations centrales au service de l'Etat sont elles aussi passées au peigne fin du cognitivisme productiviste par souci de maîtrise et d'économie. Une information récente a retenu mon attention : la création du centre national de gestion des praticiens hospitaliers  et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière dans le cadre de la gestion des ressources humaines. Sa finalité est l'accompagnement individualisé, sous forme de coaching, de personnes volontaires  afin de les aider à élaborer un nouveau projet professionnel concret sur la base d'une contractualisation  initiale. Pour plus de précision, il faut rappeler cette définition de la société française de coaching : « le coaching professionnel est l'accompagnement de personnes pour le développement de leurs potentiels et de leurs savoir-faire dans le cadre d'objectifs professionnels. Il est défini dans le temps et permet au coaché d'obtenir des résultats concrets tout en préservant son autonomie dans l'exercice de son activité professionnelle ».

Il est intéressant de constater que ce nouveau centre de gestion fait appel à des prestataires d'entreprises de formation privées, non seulement pour coacher les personnels hospitaliers, soignants ou non, mais surtout pour former à leur tour des fonctionnaires du ministère de la santé à cette nouvelle technique cognitive qui a le vent en poupe, qui flirte, pour ne pas dire qu'elle s'assimile à certaines psychothérapies, même si le cadre professionnel et la finalité diffèrent normalement d'un dispositif plus nettement « psychothérapique ». Car le coach doit avant tout permettre une ouverture sur l'extérieur en étant vigilant à respecter le cadre strictement professionnel de son intervention et à se cantonner à ce qui est réalisable.

Il ne m'appartient pas de juger de l'opportunité de la création d'un tel organisme public, ni de supposer qu'il soit mal venu ou qu'il ne puisse permettre d'aider des professionnels en difficulté dans leurs carrières, mais elle illustre la reconnaissance officielle de l'efficience du coaching dans l'appareil d'état, la puissance de conviction qu'il véhicule, sa prégnance toujours plus grande dans les mentalités en particulier celle des valeurs cognitives qui le fonde, enfin nous pouvons craindre légitimement son instrumentation pour la politique de management des responsables médicaux et administratifs dans les établissements sanitaires, formés de plus en plus à une recherche d'efficacité, de réussite comme dans une entreprise bien qu'il s'agisse du milieu public hospitalier, tout en faisant miroiter une meilleure gestion humaine. Voilà de quoi influencer profondément les esprits et sans doute plus à la gestion tout court qu'aux soins. Les ressources humaines sont devenues indispensables, elles font partie de la bonne gouvernance. Leurs directives avant tout gestionnaires s'insinuent dans des milieux associatifs et, comme j'ai pu l'entendre de la bouche de plusieurs patients, elles s'immiscent dans certaines organisations humanitaires non gouvernementales dont le recrutement en passe par la même approche.

Le coaching, paradigme d'un cognitivisme arrogant et agressif, connaît un succès considérable. Les coachs ont envahi la vie des entreprises et de toutes les institutions via les organismes d'évaluation et de formation tous alignés à ces conceptions cognitives. Ainsi, il devient évident que chacun pourrait bénéficier de l'accompagnement d'un coach, véritable guide d'une réponse adaptée à chaque problème et qui prodiguerait des conseils pour tous, certes très orientés, mais présentés comme très rigoureux, au-delà de tout soupçon manipulatoire et dans un souci d'améliorer les conditions de travail, le professionnalisme, la qualité des prestations dans un souci de respect démocratique. Comment serait-il possible de mettre en question leur probité et supposer qu'ils servent surtout les objectifs financiers  de l'institution concernée ? Peut-être y aurait-il après tout des formes de coaching variées, suivant les conceptions des coachs eux-mêmes ? Qu'une entreprise ait des visées de productivité s'inscrit dans sa logique de profit et de survie, mais que n'importe quelle institution aille dans ce sens, que ce soit devenu la règle doit faire réagir. Les coachs  sont devenus ces sortes de nouveaux praticiens qui aident à  formaliser des  projets, individuels et collectifs, surtout stratégiques pour l'institution. Ils sont  de plus en plus reconnus socialement comme aptes à servir d'étayage pour surmonter les manques et les insuffisances. Les voici d'ailleurs prêts maintenant à diriger nos vies, nos choix non plus professionnels mais aussi personnels, véritables vecteurs de la réussite de nos existences pour les rendre plus efficaces et plus conformes ! Finies les angoisses grâce à ces coachs qui se défendent pourtant d'être des psychothérapeutes tout en proposant des recettes psychologiques explicatives et performantes. Quoi de plus prometteur pour réussir sa vie et son parcours professionnel ? Un article récent paru dans Le Monde (3) en donne un témoignage édifiant. Il y est question du coaching parental pour parents angoissés. C'est désormais un relais au coaching des difficultés scolaires des enfants, dans le même ordre d'idées que la mise en place de l'école des parents  se donne comme finalité d'aider les parents dans leurs difficultés. Certains coachs préconisent des solutions, des modes d'emploi pour la réussite : recettes, conseils, outils et techniques sont prodigués pour apprendre à mieux écouter. Le plus significatif concerne alors l'atteinte des objectifs qui prévaut sur le sens que prend le projet pour celle ou celui qui en est demandeur. L'inconscient est évacué et le sujet de l'inconscient envolé ! Ce sont ces mêmes miroirs aux alouettes dont les magazines se délectent usuellement pour répondre aux besoins et aux demandes de leurs lecteurs considérés comme de plus en plus désemparés par les tracas de l'existence.

 

 Machines programmables

Ce phénomène de profusion de projets de tous ordres et si prometteurs traverse la société dans son ensemble. Il atteint les institutions qui jusqu'à présent avaient conservé le double souci, d'une part de ne pas traiter les sujets humains en machines programmables et programmées et d'autre part de  ne pas uniquement envisager le collectif des protagonistes concernés (professionnels et personnes en question) comme un système d'organisation à réguler par l'étude généralisée des principes de leurs interactions, au titre d'une meilleure maîtrise de communication des informations et pour mieux servir les projets et objectifs de ces institutions. Si bien que  les institutions sociales, médico-sociales et sanitaires se mettent au diapason des entreprises. J'ai pu le mesurer au fil de ma pratique, d'abord durant une longue période d'exercice en secteur psychiatrique, m'étonnant, les années passant, qu'il ne puisse plus être question d'un patient sans que ne soit exigé un projet thérapeutique en bonne et due forme, c'est-à-dire qu'il était quasi-préconisé de joindre l'écrit à la parole, de contractualiser comme si c'était devenu une obligation quasi-légale qui ne tenait plus compte du dispositif transférentiel, du temps logique de construction du projet, de son caractère éminemment personnalisé. Les incidences des dispositions légales concernant les droits des malades se sont manifestées aussi dans cette propension à établir des contrats écrits, comme pour mieux parer à la judiciarisation galopante, censés donner plus de crédibilité au projet de soins  tout en discréditant par la même occasion la parole qui circule dans le pacte transférentiel. J'en ai également fait le constat en tant qu'intervenant dans différentes institutions sociales (centre d'hébergement et de réinsertion sociale, centre d'accueil de personnes sans domicile fixe, espaces d'insertion ....) où la contractualisation des projets (tel feu le revenu minimum d'insertion) est devenue incontournable. Pour le citoyen non averti, il y aurait bien au contraire des gages supplémentaires d'objectivité, de techniques scientifiques rationnelles et un effort apparent de démocratie en marquant noir sur blanc ce qui est proposé pour respecter les engagements pris par les usagers et les professionnels, à parts égales ! Et pourtant.... !

Pour ce qui a trait au secteur médico-social, la logique se décline de façon identique. Il est touché à son tour par les exigences légales, les droits des usagers, les critères de qualité, d'évaluation, les restrictions budgétaires, les objectifs, les projets, les missions à justifier et spécifier...Encore une fois, il est incontestable qu'une institution, quelle qu'elle soit, nécessite une politique, une cohésion, un budget, des fonctionnements démocratiques et même des projets, mais quelles réflexions le clinicien peut tirer de ce qui se déploie comme priorités  vis-à-vis des personnes prises en charge dans une institution médico-sociale quand elles semblent guidées par des prérogatives d'économie budgétaire ? Devons-nous nous résoudre à ce que le soin et l'aide à apporter dans le social doivent être avant tout orientés dans ce sens ? Quel crédit un clinicien psychanalyste peut-il accorder à cette prégnance cognitiviste qui accrédite la prévalence gestionnaire ? Comment s'en débrouiller en gardant une certaine éthique ? En guise d'illustration,  je m'appuierai sur mon expérience clinique et institutionnelle en cours, en tant que médecin directeur d'un centre médico-psycho-pédagogique faisant partie d'une association à but non lucratif, régie par la loi de 1901, dans le champ médico-social ; association qui regroupe divers établissements (pas seulement des CMPP) pour enfants, adolescents et adultes. La lecture engagée et partisane que je propose vise à analyser les raisons de ce déferlement de projets sans mettre en cause  la probité des responsables de cette association (ce qui n'exclut pas la responsabilité personnelle de leur engagement professionnel).

 

CMPP et « bientraitance »

Pour rappel, les centres médico-psycho-pédagogiques, centres de consultations, de diagnostic, de soins, non sectorisés,  ont été créés il y a plus de 50 ans en concertation avec le ministère de l'Education nationale  dans le but de soigner et d'aider des enfants, des adolescents et leurs familles. Ils ont contribué à augmenter considérablement, surtout à partir de 1970, les possibilités de soins ambulatoires. Une équipe pluridisciplinaire les compose puisqu'il est question de thérapeutique médicale, de rééducations médico-psychologique et aussi psycho-pédagogique dès leur mise en place. Il est capital de souligner que ce maillon essentiel supplémentaire aux secteurs de psychiatrie infanto-juvénile a été jusqu'alors une institution où la plupart des thérapeutes, psychiatres, psychologues, orthophonistes, psychomotriciens, psycho-pédagogues étaient formés par la psychanalyse et vigilants à traiter les patients dans leur singularité, en intégrant leur symptôme dans leur dynamique familiale, tout en prenant en compte leur environnement social et tout particulièrement le milieu scolaire souvent à l'origine de la démarche familiale de consultation.

Or, les CMPP de même que d'autres établissements médico-sociaux sont désormais invités à appliquer les dispositions légales que sont principalement les lois du 02/01 et du 04/03/2002 (règlement de fonctionnement / charte des droits et libertés relative aux droits du malade /  l'accès au dossier médical...). Ce qui importe et ce sur quoi je mettrai l'accent concerne la première de ces lois qui prévoit une évaluation interne. Je cite : « les établissements....procèdent à l'évaluation de leurs activités et de la qualité des prestations qu'ils délivrent, au regard notamment de procédures, de références et de recommandations de bonnes pratiques professionnelles validées ou, en cas de carence, élaborées, selon les catégories d'établissements ou de services, par un Conseil national de l'évaluation sociale et médico-sociale, placé auprès du ministre chargé de l'action sociale. Les résultats de l'évaluation sont communiqués tous les cinq ans à l'autorité ayant délivré l'autorisation ». Il est stipulé que ce conseil national a pour mission de développer une culture de la bientraitance. Cette évaluation interne repose sur des principes : une démarche de participation et d'appropriation qui doit être intégrée et structurée impliquant les professionnels et particulièrement les instances décisionnelles et administratives ; une démarche projet sur la base d'un trépied projet / qualité / évaluation ; une démarche éthique et déontologique. Pour le professionnel citoyen, en démocratie la loi s'applique à chacun, les responsables de l'institution indiquent les décisions à appliquer et il s'agit de les intégrer à sa pratique. Il n'empêche qu'il y a de quoi méditer. Qu'une institution se saisisse de procédures à respecter et que ce soit l'occasion de réfléchir, de remettre en question les modes d'exercice en cours voire de mobiliser les intervenants qui occupent diverses fonctions pour relancer une concertation, un débat, des liens de travail, n'est pas contestable. Cela présente beaucoup d'intérêt. Mais, ce qui inquiète les praticiens de cette association, ce sont un certain nombre d'éléments. En premier lieu, il a été fait appel à une entreprise de formation qui oriente nettement les questionnaires, les procédures et qui, tout en appliquant les méthodes que j'ai mises en exergue  à propos du cognitivisme, induit habilement des discussions pour arriver à sérier  les questions  susceptibles de faire progresser  l'évaluation interne, en incitant les cliniciens des CMPP à raconter leur pratique tout en les faisant participer à la modifier et en cherchant  à y substituer un esprit clinique qui s'appuie sur leur propre savoir-faire, qui est sans conteste plus proche d'une clinique du comportement, de l'évaluation statistique (comme le DSM), de l'approche cognitive que de la lecture psychanalytique. La méthodologie avancée influence nettement l'esprit de l'évaluation interne, elle oriente les résultats à l'avance, elle se fonde sur une élaboration écrite, ce qui est usuel. Mais comment un évaluateur totalement étranger au métier du soin (encore que de nouveaux psychologues sont formés au cognitivisme d'entreprise et travaillent dans ce sociétés de formation et de conseil) peut tenir compte et prendre la mesure de la clinique et de l'incontournable et indispensable dimension du transfert qui la sous-tend ?  Comment peut-il entendre la dimension du Réel, celle de l'impossible, ce qui échappera inévitablement au projet le mieux ficelé qui soit ?

 Il faut préciser que l'évaluation interne est mise en place actuellement par 60% des établissements du social et du médico-social et que l'association que j'évoque n'est pas une exception. Pour cette dernière, les dirigeants ont estimé, très probablement à juste titre, n' obtenir et garantir des crédits de la part des tutelles, qu'à condition de suivre leurs directives : définir un projet d'établissement, souscrire à un contrat pluriannuel d'objectifs et de moyens  (ce qui relève d'un acte volontariste) qui assureraient, moyennant la démarche d'évaluation interne et une future évaluation externe, crédibilité, prise en considération et financement. Autrement dit, c'est un choix stratégique, sans doute inévitable, mais qui se moule dans l'idéologie ambiante d'entreprise. Il n'est pas fortuit que le même délai de cinq ans soit fixé pour le temps de l'évaluation interne et du contrat pluriannuel. Ajoutons que cela engage l'association que j'évoque à une obligation de résultats, soit une rentabilité au bout de ces cinq années - mais à quel prix de réaménagements du travail clinique, de restriction de personnels, de moindre prise en compte attentive du cas par cas des situations cliniques ? - alors que les tutelles ne s'engagent qu'à une obligation de moyens. Le système du projet est un procédé qui aboutit à une tarification à l'acte dont le financement ne sera assuré que si le résultat obtenu est conforme aux normes fixées par les indicateurs de références. Pour compléter le tout, le débat est en cours à l'Assemblée nationale à propos de la loi « hôpital, patients, santé et territoires ». L'abandon des conventions qui fixaient le statut, les conditions de travail des professionnels des CMPP serait prévu. Les remaniements prévus semblent de nature à compromettre la qualité des soins (qualité pourtant si préconisée) et à redéfinir le travail thérapeutique  qui jusqu'ici pouvait donner place au discours analytique en circularité avec d'autres discours ; ce qui ne manque pas d'inquiéter les cliniciens.

 

Une course folle

In fine, je ne crois pas qu'il soit exagéré de dire  que les institutions, même les plus sensibles aux difficultés humaines, sont prises dans une course folle à la compétition ravageuse, aux lois impitoyables de la compétitivité du marché. Elles ont emboîté le pas curieusement aux  entreprises pour lesquelles nous ne saurions contester que le profit est la finalité première, y compris pour assurer et développer les emplois. J'ai cherché à mettre en exergue, de ma place de clinicien ayant l'expérience d'institutions soignantes et sociales, les dangers de la dissémination de techniques de management fondées sur le cognitivisme dans ce type d'institutions, car elles  reposent sur un scientisme au service d'une marchandisation du soin et du social et elles pervertissent à mon sens l'éthique clinique et même celle du travail social, sous forme d'un pullulement de projets qui promeuvent une personnalisation, un intérêt individuel, mais qui s'inscrivent surtout dans la mouvance de cette recherche de rentabilité. Cette logique implacable connaît un succès considérable, semble devenue la norme pour les plus hautes instances politiques et se répand à tous les niveaux de responsabilité institutionnelle. Son processus se déploie et les cliniciens sont happés, ne pouvant en échapper de  par leur implication  professionnelle. Aussi, il est important qu'ils méditent sur leur responsabilité clinique, citoyenne et politique.

 Sur le plan clinique, il n'est pas possible de ne résumer sa pratique qu'à une mise en oeuvre de méthodes, de techniques et de procédures, et de n'être collé qu'aux référentiels issus de conférences consensuelles en faisant l'impasse  de réfléchir à leurs déterminations et à leurs impacts. Pour un clinicien confronté au quotidien à la relation avec des sujets, la dimension de leurre de cette recherche d'organisation, de gouvernance, de formation permanente toujours plus aboutie participe d'une méconnaissance, quand ce n'est pas d'un déni du transfert et de ce que Lacan appelait le Réel ; notions forcloses des idéologues du cognitivisme, du comportementalisme, de la communication toute, du coaching.

Il en est de même pour les travailleurs sociaux très souvent au fait des changements délétères qui s'opèrent dans les institutions sociales et médico-sociales, à qui il est demandé de pallier des carences multiples et  parfois aussi de se transformer en cliniciens au fur et à mesure des restrictions d'admission et de suivi dans des lieux psychiatriques.

Le cadre et le tempo imposés par des projets d'établissement sont essentiels et coincent les praticiens. Il n'y a pas d'autres solutions pour les contrecarrer, en espérant les aménager, de défendre des valeurs éthiques essentielles, en particulier en continuant de s'occuper des individus en les traitant en sujets, sans verser dans la gestion et le comptage de leur valeur marchande. Déserter les institutions plutôt que de s'y maintenir en cherchant à participer à leur subversion me paraît la solution la plus néfaste. Contribuer à valoriser le travail de la parole et le savoir clinique est capital pour répondre aux propos d'un directeur d'association rapportés dans un article (4) lu dans la revue Lien social. Il reconnaissait que l'évaluation interne constitue un outil de contrôle des tutelles, mais ajoutait-il, « elle permet surtout à chacun de participer, de s'exprimer, de prendre conscience de l'importance de la traçabilité, de quitter la culture de l'oralité pour aller vers celle de l'écrit ».

Je ne crois pas non plus que les cliniciens qui ne sont pas séduits par cette déferlante soient isolés. Il existe encore des responsables d'associations, des fonctionnaires  ministériels, des esprits critiques de tous bords issus de disciplines diverses, également scientifiques, qui ne sont pas dupes de cette marchandisation galopante qui dicterait sa loi jusqu'à indiquer les bons items, les pratiques orthodoxes et stéréotypées.

Mais une question de fond persiste : pourquoi cette vague de recours à des réunions d'experts, des comités de pilotage, des accompagnements par des coachs qui viendraient fixer des références rassurantes  pour gommer au maximum ce qui fait aporie ou manque, si ce n'est par un double souci de maîtrise et d'objectivation ?

Qu'est-ce qui malmène la parole à ce point pour que nous ne lui accordions plus crédit et que nous en appelions à des normes écrites ? Est-ce lié à un discrédit de plus en plus établi du Maître, celui qui occupait une place d'autorité et à partir duquel les références qu'il déterminait endiguer cette multiplicité de références qui se répandent et auxquelles nous sommes de plus en plus sensibles, au nom d'une égalité des possibles et d'une liberté individuelle exacerbée ? Y a-t il un malaise dans la légitimité de la démocratie comme l'interroge Pierre Rosanvallon dans un ouvrage récent (5) ? Sommes-nous dans une dérive ou dans l'élaboration d'une mutation de la démocratie ? Cet auteur souligne dans l'évolution historique de ce régime, en France particulièrement, combien tout pouvoir élu démocratiquement est désormais contesté, car il aurait non seulement à prouver sans relâche sa légitimité mais il serait de plus en plus à l'épreuve des nouvelles modalités de la vie démocratique : par exemple les forums de démocratie participative ou les conférences de consensus tellement créditées de fournir les indicateurs objectifs pour les institutions. Mais si nous prenons en compte l'incidence fondamentale du discours capitaliste tel que Lacan l'a écrit il y a plus de trente ans et qui nécessite probablement d'être retravaillé car le capitalisme a aussi changé, nous pouvons mieux mesurer ce que la vie institutionnelle dévoile : une prolifération de projets comme de véritables objets de consommation sur le marché. Quels effets et quelle intrication alors avec le discours du maître, qui continue de circuler comme dans les institutions de tous ordres, qui constitue toujours la structure même de la parole et de l'énonciation, mais dont il faut bien dire que la place d'agent, celle du S1, n'est plus occupé par le même maître, sans doute celui du pouvoir économique ?

 

Régime démocratique

J.P. Lebrun rappelait à bon escient, lors de journées récentes à l'Association lacanienne internationale consacrées aux institutions, que sans l'inscription  sociale dans un régime  démocratique, il n'y aurait plus d'exercice de la psychanalyse. Les glissements progressifs de l'ultralibéralisme, vers une société du profit sans scrupules quant aux disparités socio-économiques à travers le monde, mettent en danger le socle social sur lequel des démocraties se sont fondées et construites au fil du temps. Dans un registre, certes différent des régimes communistes qui ont causé les ravages que nous connaissons, les dégâts prolifèrent. La crise mondiale actuelle du capitalisme est plus qu'un avertissement sur cette dérive catastrophique. Il n'en demeure pas moins que nous repérons à l'échelle de ce que j'ai relaté sur la tyrannie des projets que les mécanismes les plus subtils d'un discours capitaliste sans limites, conduisant à développer toujours plus d'objets de profit et de jouissance à tout prix, ont infiltré les institutions, y compris celles qui étaient jusqu'à présent des remparts à la marchandisation des individus. Il y a de quoi s'alarmer sur l'avenir de nos démocraties. Aussi, les psychanalystes et les praticiens  en général ne peuvent fermer les yeux devant ce démantèlement programmé des institutions qui ne remet pas seulement en question les conditions de leur pratique mais les fondements démocratiques grâce auxquels  leur exercice est possible. Je fais partie de celles et ceux qui s'en préoccupent et qui considèrent en participant à la vie institutionnelle qu'il y a de quoi bien réfléchir à notre responsabilité  politique. Nous sommes aussi des citoyens qui avons à faire preuve de vigilance par rapport aux valeurs politiques qui favorisent cette pente cognitiviste fort inquiétante quant à l'avenir de nos démocraties. Dans ces temps de crise économique et financière mondialisée, nous ne sommes pas à l'abri de retours de bâton dans le Réel sous forme de régimes beaucoup plus musclés. 

Si cette lecture est juste, nous pouvons en effet nous demander en quoi l'action collective est de plus en plus en difficulté. Il n'est pas si sûr qu'elle soit si en panne, mais qu'elle se disperse, à l'instar de l'évolution de la vie institutionnelle et de ses avatars. Il est clair que la fonction de l'institution perdant de sa légitimité, c'est son organisation structurale interne, la disparité des fonctions et des places, bref son fondement symbolique qui sont atteints.  

(1)    F. Dubet, Le déclin de l'institution, Le Seuil, Paris, 2002.

(2)    A. Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1999.

(3)    M. Laronche, « Le coaching parental, nouveau marché pour parents angoissés », Le Monde, 17/03/09.

(4)    K. Rouff, « L'évaluation interne : une démarche pour valoriser les pratiques », Lien social, 19/03/09.

(5)    P. Rosanvallon, La légitimité démocratique -impartialité, réflexivité, proximité -, Le Seuil, Paris, 2008.


 

 

QUEL AVENIR POUR LA RELATION MEDECIN-MALADE ?

Pascale Bélot-Fourcade
 
  Intervention aux journées « le contrat peut-il se substituer à la loi ? » organisées par le département de travail social de l'ALI et l'AMCPSY (2007)
Ce que je vais vous dire va être simplement une introduction à la lecture de la presse quotidienne nationale, représentée dans mon intervention par Le Monde. Je ferais une remarque dès à présent : quand on lit cette presse, les informations qui y sont données, scientifiques ou parascientifiques, on est étonné de l'homogénéisation avec la presse professionnelle. Je ne parle pas du Lancet, mais du fait que la presse professionnelle est à peu près informée de la même manière que la presse nationale. C'est un point qui, vous le verrez, n'est pas sans importance et introduit à notre question « quel avenir pour la relation médecin -malade ?» dans le paysage démocratique d'un partenariat de savoir qui met en équivalence le savoir des praticiens, le savoir des patients par le biais journalistique.


La médecine est toujours le miroir d'une civilisation. Jean-Paul Hiltenbrand nous le rappelait lors des journées organisées sur le thème de « la mutation dans la pratique médicale ».
Ceci nous invite à questionner l'avenir de la relation médecin -malade( que nous considérons en notre for intérieur comme fondamentale, inéluctable dans l'appel de soin adressé à l'autre, incontournable dans le destin mortel de l'homme, indispensable dans le pansement des douleurs et des maux de l'humanité, de tout temps actuel)qui semble être appelé à être renouvelé dans ses missions même par le développement d'une société libérale, marchande , technico-scientifique, par la pression d'une demande sociale privilégiant le bien-être et par l'immixion d'un pouvoir politico économique réglementaire .La médecine est en crise, nous dit-on, alors même que ses progrès sont considérables, autorisant la mise en cause de ses fondements humanistes de son exercice et inaugurant une nouvelle ère, celle de la médicalisation des populations.

La fondation de l'exercice de la médecine reposait sur quatre grands thèmes, héritage de l'hippocratisme, à savoir le principe de bienfaisance, un principe corporatiste, leprincipe de la relation humaine et le principe de l'art médical. Ces fondements de l'hippocratisme ; fondements humanistes, c'est-à-dire reposant sur la légitimation du  sujet et de son respect et la priorité qui lui était attribuée, semble avoir volé en éclat ces dernières années 1995- 2002.
En ce qui concerne le principe de l'art médical, la médecine était une « technè », entre expérience et science. Savoir-faire, elle relève de l'art, nous dit la conception grecque de la médecine, ce qui, dans les interprétations modernes, permet d'avancer, (comme le fait Charles Melman qui précise la discordance dont relève sa pratique) que « la médecine est scientifique, l'acte médical ne l'est pas ».L'intérêt du malade est ce qui oriente, - j'ai envie de tout mettre à l'imparfait -, orientait toute son activité. Le principe de bienfaisance était fondé sur le principe d'humanité et de dévotion. Il ne respectait pas l'autonomie du patient mais en faisait le centre de l'activité de soin. Le médecin, dépositaire du bien du malade, et l'activité médicale étaient prioritaires sur toutes considérations, sociales, politiques et économiques. Dès 1970, ce principe de bienfaisance, fondé sur le « primum non nocere », la prudence, se trouve en contradiction avec le développement d'une science autonome qui n'en a rien à faire de l'éthique (l'éthique n'est pas de son champ mais de celui du sujet ; la science n'est pas un sujet): sa marche inexorable ne peut aucunement être entravée. Les embarras des comités d'éthique nous le démontrent jours après jours, qui finalement lâchent petit à petit et toujours. C'est une science « conquérante », dont les développements envahissent l'économie, le politique et le social. Evidemment, on peut comprendre que, dès 1970, les expérimentations des traitements ne peuvent s'accommoder de la prudence du « primum non nocere. »

Sont donc promues des relations « d'un nouveau type entre médecins et patients ».Cette expression, cette annonce plutôt est là en préambule dans le texte préparatoire écrit par des juristes et des magistrats(Frédéric Jérôme Pansier,magistrat et Alain Garay, avocat,ENSP N°100531) qui ont participé à l'élaboration, en France, de la loi de 2004, loi dite Kouchner: « La crise de la relation entre médecin et malade résulte d'une part de la mise en cause du paternalisme médical et d'autre part, de l'émergence d'une revendication catégorielle des patients. Simultanément, le malade continue d'entretenir un rapport ambivalent avec les praticiens. En effet, confier à son prochain sa maladie et sa mort est scientifiquement acceptable mais humainement insensé. La revendication catégorielle s'explique par une révolte vis à vis de la tradition paternaliste infantilisante qui a permis aux professionnels de la santé de juger du bien et du mal. Par sa compétence technico- scientifique, le corps médical continue à assurer une fonction de justice morale. Le modèle alternatif semble être celui de l'autonomie du malade tel qu'il est exprimé aux Etats-Unis en réaction au paternalisme dans le « Patient Self-Determination Act de 1991 ».

Dans un article de 2004, intitulé « la relation médecin - malade est devenue égalitaire »,TLM N°57, oct-nov 2004,le professeur Leonetti nous avertit ,rappelant le rapport en miroir de la société et de la médecine : « la médecine articule dans son propre champ un changement de paradigme sociétal vis-à-vis de la relation à l'autorité. On l'observe dans le cabinet médical comme dans le reste de la société, à l'école par exemple » et de poursuivre: « le paternalisme est bien révolu. D'une relation verticale, nous sommes passés à une relation horizontale, une sorte de partenariat : la relation est devenue équilibrée ». Il précise aussi que la santé est devenue un « capital » que chacun gère à sa convenance. Et encore: « Le consentement est la clé de voûte de la nature contractuelle entre deux parties égales en droit. L'information du patient, qui est devenue un droit, permettra un consentement éclairé du patient. »
Le professeur Leonetti insiste, dans son article, sur le fait que le législateur a inscrit dans la loi de 2004 - « loi relative au droit des patients et de la qualité du système de santé », c'est le nom de la loi -, des expressions telles que « démocratie sanitaire », « droits et responsabilités des usagers du système de santé ».
Le patient est devenu un sujet de droit, un sujet juridique. Le malade est avant tout un citoyen pris dans un système. C'est là un des aspects essentiels de ce retournement, de ce changement de perspective qu'inscrit cette loi : il s'agit d'une refonte des fondements humanistes de la médecine et de sa pratique, qui met en avant les droits des patients et non plus le devoir éthique des médecins.

Hervé Hamon, dans un rapport de l'Ordre des Médecins commandé en 1995, avertissait : « Il faut tenir compte de la dimension culturelle dans la tradition médicale et des pesanteurs sociologiques relatives à chaque zone d'influence politique, économique et sociale. Ce qui est admis aux Etats-Unis ne l'est pas forcément en France : la culture anglo-saxonne repose sur l'extrême contractualisation des échanges. Notre culture est une culture du pacte. Ce qui se passe entre les patients et leur médecin est une histoire commune sujette à variation, surprise et déconvenue ».Dans cet avertissement H.Hamon situait la relation médecin-malade dans la culture du pacte, toujours régie par les lois de la parole. J.Leonetti, lui, réfère par rapport au capital santé la nature contractuelle de la relation nouvelle médecin-malade. Nos nouveaux idéologues animés des meilleures intentions se félicitent de la clarification de la relation nouvellement établi « C'est dans un rééquilibrage basé sur la conscience, la confiance et le partage de l'information que se fonde la relation médecin -malade. C'est une relation plus complexe, plus humaine et intéressante que la société nous impose. Le Pr Léonetti dénie t-il l'inconscient qui vient se glisser entre la demande et le désir ? Le Pr Léonetti a-t-il oublié l'ambivalence, la défiance ? connait-il et peut-il nommer une relation de partage égalitaire ? (mère-enfant ?homme-femme ?professeur-élève ?guichetier de la poste- quidam devant le bureau de la poste ? travailleur social- allocataire ? )L'adresse nous met nécessairement dans une disparité de place.

Résumons et synthétisons : à une crise explicitée idéologiquement par l'effet d'un paternalisme infantilisant répond une revendication catégorielle d'un malade devenu usager de la santé, ayant droit, sujet juridique. Le modèle alternatif est celui de l'autonomie du malade : l'autonomie de la personne s'inscrit dans le cadre juridique et social des libertés individuelles. Le malade doit être informé par le praticien qui est son égal. A l'issue d'une négociation décidée comme dans le cadre d'une prestation de service, - « prestation de service » est formulé, ce n'est pas une interprétation que nous donnons, c'est écrit -, il est devenu co-acteur, co-médecin, co-responsable. Le consentement est la clé de voûte de la nature contractuelle de la relation entre deux parties égales en droit.


Avant de nous interroger sur l'antidote proposé au pouvoir médical, notons que la loi ne prend pas en compte le symptôme majeur de la médecine, qui persiste d'ailleurs dans une aggravation inquiétante, c'est-à-dire la caractéristique de cette médecine publique et hospitalière : ses effets de déshumanisation.
En revanche, elle propose effectivement un antidote au pouvoir médical. Donc avant de poursuivre sur ce que je considère comme une erreur de diagnostic, et avant de continuer sur la iatrogénie de cet antidote et les conséquences qu'elle entraine, j'ai deux remarques à faire.

On a tenté de porter remède à cette deshumanisation actuelle de la médecine par le biais de plusieurs textes, en particulier par la Charte ,établie par Simone Weil sur les patients hospitalisés, texte remarquable qui aurait mérité d'être élargi si effectivement les gouvernants n'étaient pas appelé par d'autres urgences que nous ne soupçonnions pas :le remaniement des fondements de la médecine pour la rendre adéquate à un libéralisme économique qui ne serait plus entravé par des positions éthiques et la résistance fondamentale qu'oppose le transfert à la marchandise ,à la mercantilisation des corps, de la maladie et de la mort. Ce texte ainsi que celui qui a suivi de Jospin ne remet pas fondamentalement en cause cette relation médecin - malade et ne s'étaye pas sur les mêmes pré-supposés. Ce n'est pas le cas de la loi de 2004 « relative aux droits des malades et de la qualité du système de santé », loi dite Kouchner.qui a été proposée comme une restauration du respect et de la dignité humaine, en réponse à une attente de rééquilibrage des rapports entre la personne malade et les professionnels de santé, entre usagers du système de santé et celui-ci, et qui est en réalité une pure émanation du « Patient Self-Determination Act » de 1991. Pourtant, il n'a pas été très évident pour la population d'entendre ce lignage. Etant entendue comme une loi de gauche à l'actif d'un gouvernement de gauche, elle ne nous est pas apparue comme étant effectivement une application d'une loi américaine qui enserrant la relation médicale dans un contrat permet le traitement marchand de la médecine.

Une deuxième remarque, la lecture comparée des textes qui mettent en place la contractualisation dans le travail social et la forme contractuelle proposée du nouveau type de relation médecin - malade, fait apparaître une identité surprenante des termes, une homogénisation des champs et démontre que ces contractualisations procèdent d'une déspécification de la relation, uniformisant toute singularité de la demande et toute particularité de la réponse.L'usager a donc perdu sa singularité de patient dans la relation médecin - malade. Il est devenu un ayant droit hors de la relation avec le travailleur social. Pouvons-nous penser que la relation médecin - malade et la relation dans le travail social soient régies par les mêmes règles que le dialogue entre deux citoyens ?
Le textes suivants, écrits sous la plume de madame de Robertis sont en effet des calques de la loi relative aux patients: « Le contrat avec les usagers se construit sur une série de principes à la fois éthiques et opérationnels. Premièrement, la participation active des intéressés à la résolution de leur problème », autrement dit, nous sommes là dans un déni total de la dimension du symptôme, du problème, de la maladie, de l'impuissance de celui qui demande, « la reconnaissance des personnes en tant que sujets actifs, en tant que membres à part entière d'une société au sein de laquelle ils doivent trouver une place où s'insérer en qualité de citoyens porteurs de droits fondamentaux, et dont la société doit garantir l'exercice ».
Sous la plume des penseurs de la médecine, nous retrouvons une même phrase : « Il faut insister sur le lien citoyen, et non paternel et autoritaire, qui doit unir les différents acteurs du système de soin. La citoyenneté ne se décrète pas elle se partage. »
Ce texte présenté par madame de Robertis, affiche une véritable planification du travail social, véritable contention annulant à la fois le malaise de celui qui demande et le souci de l'autre qui anime la prise en charge effectuée par le travailleur social, et ne fait pas secret que cette méthodologie est apparue aux Etats-Unis à la fin des années 60 et au début des années 7O. Cette méthodologie préconisait un travail intensif de courte durée, donnant des résultats plus facilement mesurables.
Nos idéologues de la médecine, comme ceux du travail social, qui désignent le contrat défini pour le travail social sous l'acronyme ACIER,
Action Concrète Identifiée Echéancée Réalisée, - c'est un contrat marchand...bétonné -, relèvent les effets pervers que peut induire cette contractualisation. Ils reprennent alors, dans la modélisation et l'application d'un contrat juridique et mercantile, ce qu'eux même ont exclu, la relation et l'éthique, mais ils le reprennent dans une
démarche de qualité. On vous parle alors du contrat dans le cas d'une relation de confiance, dans une relation chaleureuse car sans confiance et sans accord, il n'y a pas de relation d'aide. Or confiance vient du mot foi, « fides » ; bien sûr, consulter un médecin, demander une aide est un acte de foi ; la confiance n'introduit donc pas d'égalité, elle introduit un rapport à l'autre qui peut se retourner en défiance.

J'ai parlé d'une erreur de diagnostic, je veux dire que le réel en cause dans le malaise actuelle de la médecine, en particulier n'a pas été traité et que le traitement proposé , ce retournement du sens de l'acte médical, du devoir de soigner, de la responsabilité éthique du médecin en droit des patients, ainsi que la revendication de droits égaux, ne seraient que la défense, le sursaut, face à une néantisation du sujet, qui ressort de la désubjectivisation et des conséquences déshumanisantes du discours de la science, technico-scientifique, rationnelle, égalitariste, gestionnaire, universaliste, qui tente d'éliminer tout autant le sujet malade que le sujet médecin. Il me semble plus juste de considérer l'essor triomphant d'une médecine scientifique, folle de ses espérances, sans limite dans ses propositions, déshumanisante dans ses conséquences, comme plutôt l'échec, l'impuissance de l'éthique, fut-elle dite paternaliste par les pères de la médecine, à résister au démantèlement objectal des corps et des sujets, à la mercantilisation croissante du corps, du sexe et de la mort.

L'erreur de diagnostic donc est bien humaine qui rapporte toujours la cause et la faute sur le père, haro sur le paternalisme !
L'antidote,cette contractualisation citoyenne réalise l'éjection du médecin, de celui qui soigne. Ce dernier, il faut le dire, a favorisé sa sortie, en oubliant son acte, qui est de soigner des malades au-delà des maladies. Il a oublié, scotomisé, que la différence entre une médecine et une technique est précisément la capacité de la parole à faire entendre la souffrance, le malaise, et à changer quelque chose dans la vie des gens, à les accompagner dans leur destin de vivants. Il a oublié que, par son souci et son écoute, par son savoir aussi, le médecin est avant tout un interlocuteur pour le patient, le médiateur du corps pour le patient lui-même, mais qu'il est aussi le médiateur du progrès scientifique et de ses espoirs pour le patient.
Lorsque je préparais cette intervention, je demandais à un médecin, qui a beaucoup accompagné l'AMCPSY dans sa possibilité d'exercice, par ailleurs très engagé dans la santé publique, ce qu'était un médecin, pour lui, qui a une trentaine d'années d'exercice. Voilà ce qu'il m'a répondu : « C'est quelqu'un qui a beaucoup de culture et un peu
d'éthique ».
L'exercice de la médecine met le médecin,(c'est ce que nous lui demandons), du côté des gens, des patients, des malades, pour défendre leurs intérêts propres et non l'intérêt économique, politique et social collectif. Ceci relève, bien sûr, d'une articulation complexe, mais qu'il s'agit de soutenir.

La solution contractualiste s'est trompée de guerre et d'ennemi et ce par méconnaissance et aveuglement quant à l'avenir qu'elle donne à cette relation thérapeutique et à ce qu'elle promeut. A moins que cyniquement, nos politiques et nos administratifs ne soient plus avertis que nous ne le pensons. Donc il y avait une erreur et une distorsion de la pensée à considérer l'appel des malades à une reconnaissance comme une révolte catégorielle. Ces patients ne sont pas syndiqués mais maintenant ils sont associés, et c'est peut-être pire. Face à un paternalisme autoritaire, infantilisant, jugeant du bien et du mal, qui n'est que la formalisation de la modalité éthique du soin la demande de consentement contractuel, animée par une idéologie de la transparence et de la croyance en une communication informatique, est tout autant une erreur dans la stratégie thérapeutique.
En effet le consentement implique toujours une asymétrie. L'introduction du consentement ne peut opérer qu'un renversement : au lieu que le médecin consente à traiter et soigner le patient, (c'était l'attitude classique ), le médecin se trouve en position de requête et doit demander le consentement, sachant que ce consentement n'apporte
aucune valeur supplémentaire par rapport à la demande de soin. La présentation ordinaire de la règle du consentement éclairé a tenté simplement de compenser une asymétrie qui mettait le pouvoir du côté du médecin par une asymétrie qui remet du pouvoir juridique du côté du malade. Si on s'intéresse au droit des personnes, c'est un
progrès. Si on s'intéresse au mode de reconnaissance entre personnes, ce remède paraît à côté et surtout semble éloigné davantage du thérapeutique.
Le consentement ainsi introduit de façon juridique dans le scénario thérapeutique ressemble plus à un litige procédurier qu'à une proposition de soin qui ne peut ignorer la division subjective du patient entre la demande et le désir, entre confiance et méfiance. « Si c'est un cancer, ne me le dites pas docteur ». C'est ce que rappelait le professeur Pietr ? Bon an, mal an, le patient a signé, parce que c'est un consentement qui est souvent signé. Il ne lui reste plus que les médecines douces et parallèles, qui font florès pour résister à ce fascisme informatif qui oblige à savoir, et à cette contrainte par corps, parce que cela devient une contrainte par corps signé.


De façon plus réaliste et moins angoissée, dans nos idéologies démocratiques, on peut se demander si la réduction de l'asymétrie dans la relation médecin - malade, qui ressemble plus à une immobilisation et à une pétrification des places et des paroles de partenaires, ne constituerait pas un réajustage apte à mieux aménager l'extension
toujours croissante du pouvoir médical technologique et de sa mercantilisation, sans trop heurter le désir d'autonomie des droits individuels démocratiques, c'est-à-dire une médicalisation de la santé. Je crois que je me rapproche des propos de Vincent Callais, lorsqu'il disait que la contractualisation était une mercantilisation.
Dans une soumission librement consentie, l'usager consentant, l'ayant droit, devient un auxiliaire médical de sa santé, qui ne l'oublions pas est un capital. Prompt à être éduqué, rééduqué, prévenu, il est l'acteur de sa servitude et de la médicalisation de son existence, de ses plaisirs et de ses jours. Rien de plus efficace que cette gouvernance des corps et des âmes, en confiant le contrôle aux individus eux-mêmes qui s'auto- soignent, s'auto- prescrivent, en bref, un consommateur face à un panier de soins.
Le médecin prestataire de services protocolisés, évalué, déchargé du souci de l'autre, - j'aime bien cette expression de « souci de l'autre », c'est une expression de Jacques Lacan. Effectivement, que nous soyons médecins ou travailleurs sociaux, nous sommes dans ce souci de l'autre -, ce médecin devient le partenaire de cette vigilance existentielle, lui-même contrôlé via le patient et ces nouvelles institutions ou associations et par les laboratoires. Il tend à devenir, dans cette décharge même, le contremaître de la science et finalement, le prestataire au service des assurances, des associations et de l'économie des laboratoires.
Nous assistons donc, dans une accélération stupéfiante et unifiante du processus, à une médicalisation de l'existence et à sa mercantilisation. Cette médicalisation, dans un cortège de normes, s'occupe de la santé de chacun, de tous. Elle est placée sous le magistère médical et non plus le médecin, éthiquement responsable, et éclairée par l'hygiène de la santé publique et ses contraintes financières, qui deviennent des guides moraux. L'introduction d'un nombre croissant de problèmes et d'acteurs dans le territoire de la santé entraîne une pathologisation des phénomènes jusqu'alors considérés comme extérieurs au champ des compétences des médecins. La normalisation prédictive induite inverse les priorités de la médecine entre curative et préventive et érode nécessairement les frontières entre le privé et le public. Il s'agit donc d'autre chose que du thérapeutique. Elle permet même de réfuter l'existence d'une médecine privée au singulier.
On peut dire que Michel Foucault, qui a certes beaucoup apporté sur la question du bio pouvoir, mais que l'on reconnait dans ses qualités dénégatrices et liquidatrices assez fondamentales, a malheureusement bien oeuvré en ce sens en faisant de la relation médecin -malade un mythe pour assurer le soutien d'un corporatisme médical.


Lisons maintenant la presse nationale sur quelques mois. J'aurai pu pour traiter l'avenir de la relation médecin- malade qui vous l'avez déjà compris n'est pas un simple problème corporatif, celle d'une profession qui doit s'adapter à la modernité mais concerne l'avenir du sujet, de ses relation au corps et au corps social alors même qu'il est malmené par l'évolution marchande, déshumanisé par la science, noyé par une idéologie individualiste en vous avertissant que les jeux sont déjà faits, par exemple, par la codification des actes médicaux et vous parler de la T2A. La T2A est la nouvelle codification venant du Canada et qui ne comptabilise plusles soins par rapport à un malade qui a eu tel examen complémentaire, telle consultation spécialisée ,tel transport en ambulance mais qui comptabilise sur la pathologie ,c'est-à-dire une fracture du col du fémur coût : tant, aléa compris. Cette comptabilité expulse le sujet malade, son histoire , place le médecin en exécutant de soins et place le soin dans un programme sanitaire régional ou national.

J'avais, lors des journées à Brest, rappelé cette phrase de la porte-parole française de chez Glaxo. Glaxo est un laboratoire anglais qui a empêché la diffusion des triptans pour le traitement des migraines pendant cinq à huit ans pour des questions de remboursement. Je me souviens, quand j'allais à Bruxelles, d'avoir commandé des triptans pour mes patients parce que c'était un médicament qui les aidait beaucoup. On avait donc fait avec des praticiens belges un petit marché parallèle. Voilà donc, ce que dit cette dame de chez Glaxo qui est très bien intentionnée ; son but est de « faire entrer la relation médecin - malade dans la culture d'entreprise laboratoires - hôpitaux ».
Eric Samama est là aujourd'hui. Il m'a autorisé à vous parler du travail que vous avez, je pense, lu avec attention et intérêt, travail qu'il a fait en réponse au président de la HAS. En effet, tous les médecins, généralistes et spécialistes, ont reçu un protocole de traitement des TOC, Troubles Obsessionnels Compulsifs, dans lequel il étaitpréconisé, juste après l'adolescence, la stéréotaxie, c'est-à-dire le traitement chirurgical des troubles obsessionnels compulsifs. Mais peut-être Eric Samama pourrait-il en parler directement ?

Eric Samama : Deux trois mots, rapidement. Je retrouve, évidemment, dans votre texte, des choses dont nous avons déjà débattues ensemble et que j'ai essayé de transmettre à M. Dubost. En psychiatrie, cette logique de contractualisation de la relation médecin - malade, d'information des patients, de consentement éclairé, est sensée protéger le médecin. « Moi, j'ai appliqué la recommandation, j'ai demandé le consentement éclairé du patient ». Ces recommandations, les médecins en sont donc très friands parce qu'au fond, elles les protègent des procès. Sauf qu'en psychiatrie, il y a eu quatorze recommandations publiées et la quatorzième soulève un problème : c'est le traitement des TOC, Troubles Obsessionnels Compulsifs, résistants au traitement. On ne nous explique pas d'ailleurs très bien ce qu'on appelle « résister au traitement », mais grosso modo, après deux ans de thérapie, ces troubles auraient dû disparaître. On indique donc, pour ces patients, après cinq ans de traitement et deux ans de psychothérapie, une capsule dans la partie antérieure du cerveau, c'est-à-dire, ni plus ni moins, une mutilation neurologique. C'est tout de même assez étonnant de publier ce protocole, même si on nous signale que cela ne concerne que vingt patients à ce jour. Ceci dit, cela ouvre des perspectives assez inquiétantes pour l'avenir. L'APHP est en train d'investir dans des espèces de stimulateurs intracrâniens formidables, et voilà comment on marchande, on scientise...
Pascale Bélot-Fourcade : Oui, c'est surtout la réponse de M. Dubost qui est importante.
E.S. : M. Dubost me répond, et cela fait suite à ce qui vient d'être dit, que cette étude, cette recommandation, a été publiée à la suite de plaintes de patients, d'associations de patients, plutôt, souffrants de TOC. C'est une demande de marché : le patient est un consommateur, et effectivement, il a le droit de bénéficier des avancées technologiques de la science. Le médecin, lui, n'a qu'à s'exécuter.
P. B-F. : Oui, c'est une association qui a demandé que ce soit effectivement inscrit.
E.S. : Et pour M. Dubost, cela semblait justifié.
PBF :Alors vous avez lu dans Le Monde du 26 décembre 2006, « Les laboratoires veulent entrer au domicile des patients », que « le gouvernement s'apprête à autoriser les laboratoires à développer des programmes d'aide à l'observance, - l'observance, c'est quand un patient suit ou pas son traitement-, à destination des malades afin de les inciter par contact téléphonique ou visite à domicile à bien prendre leurs médicaments. Insérés dans un projet de loi transposant une directive européenne sur le médicament, pratiqués à grande échelle aux Etats-Unis, les programmes d'observance thérapeutique ont fait leur apparition discrète en France, profitant d'un vide juridique.
L'AFSSAPS : « on s'est retrouvé devant le fait accompli : les programmes d'observance existent, autant les encadrer plutôt que de les laisser faire ». L'AFSSAPS, c'est l'HAS maintenant, c'est à peu près pareil. Donc l'observance, c'est-à-dire toute la conduite d'un traitement, va être effectivement sous le contrôle des laboratoires.
Vous avez lu, il y a à peu près trois semaines que, pour résoudre des problèmes de financement de la sécurité sociale, elle était en train de préconiser l'auto- consommation, c'est-à-dire l'auto- prescription, par exemple pour les statines, c'est-à-dire le traitement de l'hypercholestérolémie qui touche un certain nombre de personnes ayant bien mangé et vieillissantes. En Angleterre déjà, il y a une auto- prescription, on se passe du médecin.
Je voulais aussi vous montrer la pathologisation des choses dans l'article du 25 octobre 2006, « les pseudo élixirs du plaisir féminin » : « après le succès fulgurant du viagra puis la mode des sex toys chics façon Sonia Rykiel, place à la parapharmacie du plaisir féminin », nouvelle maladie assurancielle.
Dans un article du 25 avril 2007, une maladie assurancielle vient de sortir et s'appelle la « fibromyalgie enfin reconnue ». La fibromyalgie, c'est avoir mal partout. C'est une affection qui se manifeste notamment par des douleurs musculaires diffuses, une fatigue intense, mais qui ne s'accompagne d'aucune anomalie aux examens d'imagerie et de biologie. On a tendance, nous, à l'écouter comme de l'hystérie (ou comme un phénomène psycho-somatique). Mais vous verrez que, lorsqu'on sort de la médecine hippocratique, on ne peut plus repérer l'hystérie. C'est pour cela que le DSM4 l'a annulée, c'est qu'elle n'est pas repérable. Le Professeur Marcel Francis Kahn est très embarrassé : on l'a appelé pour reconnaître cette maladie afin qu'elle soit prise en charge par l'assurance maladie. Dans le cas contraire, ces patients sont récusés pour tomber dans l'invalidité, ou pour bénéficier de l'invalidité, ou des lois qui accompagnent les maladies chroniques. Très embarrassé, il dit que c'est une maladie de la douleur, mais bien sûr si la maladie n'est pas reconnue à part entière, elle n'est pas susceptible d'être prise en charge par l'assurance -maladie et l'invalidité donc malgré le grand scepticisme du médecin et sous la pression des associations de patients une nouvelle forme de maladie « une maladie assurancielle » rentre dans la nosographie.
Continuons : l'article du 30 mars 2007 annonce que « la relation entre société et médecine va changer ». Selon Elias Zerhouni, directeur des instituts américains de la santé, « les progrès de la recherche ouvrent la voie à l'avènement de la médecine préventive. La relation entre société et médecine va donc changer : elle va induire une participation directe des individus. On va traiter les gens sains pour prévenir la maladie.
Le concept même de santé va s'imposer. »On ne peut que tomber d'accord avec lui !



Discussion

Bernard Vandermesh : Merci beaucoup, Pascale, pour ton exposé particulièrement serré et vécu. A mon avis, je crois que le point fort de ton articulation, c'est cette erreur de diagnostic. Effectivement, ça n'allait pas très bien avant, je veux parler de cette déshumanisation qui gagnait la médecine, mais ce qui se propose pour y
répondre n'est pas de meilleur alors.
Qui souhaite prendre la parole autour de cette relation médecin - malade ?
Je voudrais, pour ma part, questionner cette relation médecin - malade que Foucault tenait pour un mythe. Mais il y a quelque chose qui n'est pas mythique : quelque chose, tout de même, se passe dans le cabinet du médecin. Même si ce n'est pas une relation entre un médecin et un malade, c'est quand même une relation entre un malade et quelque chose qu'il apporte et quelqu'un qui est là, aux prises avec un désir énigmatique. De quoi ? Le désir de soigner, le désir de ...Bon, il y a des objets. Ce n'est pas une relation à deux, ce n'est pas une relation médecin - malade, mais c'est une relation entre une demande et un certain désir, dont on sait qu'il est divers, varié.

Michel Raque : Moi, c'est évidemment pour remercier beaucoup Pascale : ton exposé est très éclairant et c'est vraiment inquiétant, ravageant.
Les textes que tu as apportés sont considérablement précis. Moi, d'abord ça me touche, ensuite je m'interroge : à partir du moment où il y a la médecine, il y a médicalisation, comme dans tout le champ social, quel avenir aussi pour la psychanalyse ? C'est une question qui ne me paraît pas anodine parce qu'il me semble que la médecine et la psychanalyse sont quand même en partie liées. D'autre part, tu fais valoir à quel point ce que tu as appelé le contractualisme, et que d'autres peuvent appeler autrement, était vraiment dans le même mouvement, que cela concerne la question du travail social ou la relation médecin - malade. Un seul petit bémol : je me dis quand même en t'écoutant, parce que tu es partie sur l'axe de l'erreur de diagnostic, qu'effectivement on est dans des effets du mercantilisme mais que c'est plutôt la culture d'entreprise qui est venue envahir la culture médicale et la rallier au champ social. Moi, je trouve ton exposé extrêmement éclairant et très bien mené.

Martine Trapon : Je trouve cela très intéressant parce que très précis, donc très précieux. Je voulais renvoyer à la lecture d'un ouvrage de Dubet déjà cité hier, Le Déclin de l'institution, en particulier au chapitre sur les infirmières. Dans ce livre, Dubet analyse, ou tente d'analyser, ce qui concernerait les transformations des professions qui
s'intéressent à autrui, qui s'occupent d'autrui par les liens, donc des infirmiers. Ce qui est remarquable dans son exposé, cela fait vraiment contrepoint à ce que tu viens de dire, c'est qu'il insiste beaucoup sur le fait que c'est la machine qui est l'appendice de l'infirmière, avec des machines de plus en plus sophistiquées qui soignent. En ce qui concerne le problème des petites capsules qu'on met dans le cerveau, on a rien dit contre les pacemakers, on a déjà des coeurs artificiels, on a des mains artificiels. Mais voilà la question : jusqu'où va la mécanisation du corps humain et la limite du soin ? Nous sommes vraiment là sur une autre limite, je pense, entre le corps, la loi,
aussi très intéressante.

P. B-F : Je crois effectivement que cette phrase très concise que nous a donné Charles Melman, cette phrase très précise, que « la médecine est scientifique, mais l'acte médical ne l'est pas », c'est cette discordance là qui est en jeu. Il ne faut pas oublier que c'est de cela dont il s'agit. Le soin a toujours quelque chose d'interprétatif, parce
que, dans le cadre de la relation médecin - malade, il s'agit dans une relation de parole, de transformer quelque chose à partir d'une interprétation. Cette question du corps est très importante puisqu'actuellement les associations pensent qu'on est propriétaire de son corps. Or ce n'est pas tout à fait en lien avec ce qui a été fait lors des journées sur le corps, que Nathanaël Majster avait organisées. On ne peut pas vendre son corps, curieusement, mais on n'a pas non plus connaissance de son corps : c'est paranoïaque de penser qu'on connaît son corps. Donc c'est vrai que c'est une interprétation qui est donnée là, par ce que j'appelle un médiateur. C'est cela qui est important dans le soin.

B.V. : Oui, il y a une interprétation. Disons qu'il y a une lecture des signes du corps par un médecin qui le traduit en texte scientifique, enfin, relativement scientifique. Mais le problème, c'est que pour le patient, cela revient toujours en termes de signifiants et donc d'équivoque : un signifiant pour le médecin peut tout d'un coup induire des effets catastrophiques. Donc, il y a un discours, qui est supposé être scientifique, et de l'autre côté, quelqu'un et ce qui lui est renvoyé : « Docteur, si c'est un cancer, ne me le dites pas ». Là est toute l'ambiguïté.

P. B-F. : Oui, mais l'information qui positive ce savoir a quelque chose d'un impératif sur lequel le patient ne peut plus du tout jouer.


Jean-Pierre Lebrun :
Ce n'est pas pour polémiquer mais je voudrai bien savoir en quoi tu m'as trouvé optimiste ?


P. B-F. : Effectivement, hier, à la suite de l'intervention de Nathaël Majster qui disait que finalement le contrat était cosmopolite, ce qui a été dit, c'est qu'il suffisait d'un signifiant qui soit double pour qu'il y ait du contrat. Est-ce que ce n'est pas là quelque chose qui va quasiment pouvoir étrangler ce qu'il en est de la subjectivité ?

J-P. L : Oui, mais tout ce que tu décris là maintenant, il me semble qu'il y a vingt ans, dans mon livre sur la médecine, je l'ai déjà   écrit. Et malgré tout ce qu'on dit, ça ne fait que s'aggraver. Alors la question, c'est comment y répondre, comment riposter à ça.

P. B-F. : Peut-être en faisant des journées comme aujourd'hui...

Non identifié : Je voudrais revenir sur cette question du traitement scientifique de la pathologie. Moi, je ne suis pas psychiatre, j'ai donc beaucoup de mal à lire la littérature psychiatrique. Quand on feuillette un peu le DSM4, par exemple, ce qui me frappe, c'est que la question de l'étiologie est de moins en moins prise en compte. C'est-à-dire qu'une pathologie est presque définie par le médicament qui est actif pour elle. Lorsque vous parlez des TOC et du traitement chirurgical des TOC, il y a quelque chose d'une erreur de diagnostic. Même chose quand vous dites que l'hystérie disparaît. Elle n'est même plus formulable d'une certaine manière dans cette tactique de discours.
Alors ce qui m'a beaucoup impressionné dans votre intervention, c'est que vous pointez quelque chose qui est de l'ordre de la normalisation du tout social. Ce qui importe, c'est que tout le monde soit normal.
Quand les médecins réagissent en disant «il faut surtout éviter les procès », « surtout qu'on ne puisse rien nous reprocher », c'est un peu comme si la question de la transgression n'était plus possible. Il y a quelque chose comme ça, qui fait qu'on va agir dans la plus stricte normalisation et c'est ça qui est terrible, je trouve. Alors, pour
revenir à ce qu'on racontait avant la pause, c'est mettre en place, comme vous le disiez vous-même, une stratégie pour qu'un sujet ne puisse jamais dire non, ne puisse jamais s'opposer, parce qu'il est en règle. Voilà ce à quoi votre intervention m'a fait penser.

B. V. : Je voudrais dire que le DSM4 n'est pas théoriquement un manuel de clinique ni de pathologie. C'était un manuel de statistique. Il se fait que l'ouverture à une sorte d'entropie a fait que c'est devenu une sorte de manuel.

Non identifié : Il y a des compléments quand même cliniques où on montre comment on adapte...

P. B-F. : C'est-à-dire que ça va dans le sens de l'abolition de l'implication du médecin dans son acte.

Mariette Murat : Je voulais revenir sur cette question de l'erreur de diagnostic. Il me semble que ce qui est exposé au niveau thérapeutique va dans le sens de la déshumanisation dont vous parliez au début et non pas de ce qui émanait de la demande des associations. Je m'interroge sur cette question parce qu'au niveau du médico-social, c'est un peu la même chose : on nous dit « ça vient des associations, des parents qui ont demandé », etc. Et quand je discute avec les parents, beaucoup d'entre eux ne se retrouvent pas forcément dans ce résultat. Alors qu'est-ce qui s'est passé au milieu ? Comment ça a été utilisé ? Parce qu'on se demande toujours quels sont les buts au milieu de tout çà. Ou est-ce qu'il y a une question au-delà de la demande de ces parents-là, y compris en association, qu'on n'a pas écoutée ?
 
 

 
 

REPERAGES DES PSYCHOSES DANS LE TRAVAIL SOCIAL


Nicole Anquetil



Il nous est apparu important de présenter ce jour cette grande question des psychoses à laquelle sont confrontées toutes les personnes ayant affaire professionnellement, disons de façon très large, aux embarras des autres.

Ces embarras qui se découvrent en sus des raisons sociales proprement dites mais qui y sont mêlées car ces autres psychotiques sont à la fois et le miroir de ce qu'on appelle le social et ce qui s'exclut du social en quelque sorte par définition.

Cela peut sembler paradoxale et pourtant c'est bien ainsi qu'il nous faut aborder la question, du moins à mon sens, si l'on veut tant soit peut éclairer cet aspect du rapport à l'autre.

Ce rapport à l'Autre et à l'autre est bien là au coeur de la psychose et il nous faut bien en tracer les contours si on veut y entendre quelque chose.

Vous remarquerez que j'ai dit entendre et non pas comprendre. Si on veut comprendre nous n'y arriverons pas car avec notre intellect, avec la structure mentale de névrosés moyens que nous avons tous, nous ne pouvons en aucun cas nous servir de nos outils, disons psychologiques, communément admis dans notre discours, pour dégager ce qu'il en est de ce rapport à l'autre. La psychose est incompréhensible.

Elle est incompréhensible car elle suit une logique qui n'est pas celle qui nous mène dans nos échanges de paroles. Et pourtant c'est une logique qui tient tout autant au langage.

Communément nous savons que si nous arrivons à nous entendre c'est par la discussion, nous avançons en faisant acte de notre parole parce qu'en principe nous y sommes et que dans les postes de responsabilités qui sont les nôtres, même en avançant des notions qui ne sont pas appréhendées ni perçues de la même façon par tous du fait de la polysémie des mots que nous employons et de l'idéologie, au sens très large du terme, que nous y mettons, nous sommes soumis à des règles qui veulent que dans les propos que nous tenons, nous nous sentons partie prenante de nos énoncés car nous nous sentons sujet de notre énonciation et que en principe nous ne mettons pas sur le même plan le sujet et l'objet. Nous sommes toujours dans une dissymétrie des places. Le malentendu à l'oeuvre dans nos propos qui est l'essence même de ce qu'on appelle discussion et dialectique, réside dans le fait que le langage dont nous nous servons parce qu'il construit notre mental, n'est en rien un réel qui dirait la vérité sur lui-même. Il nous faut faire beaucoup de détours pour arriver à des décisions ou à des lignes de conduite qui soient au plus prés de nos objectifs car à tout ce que l'on peut avancer il y a une opposition possible car il y a structuralement une part d'ombre dans tous les énoncés que nous émettons. Le langage, la parole, à la fois nous engage et nous oppose à l'autre ; mais nous finissons toujours par adopter une position tenable quant à nos buts car nous acceptons la loi d'une institution et les règles d'une mission. Nous pouvons accepter ces lois car nous sommes soumis aux lois du langage qui veulent que les places de sujet et d'objet sont distinctes dans les énoncés et qui imposent que lorsque nous parlons nous acceptons un reste irréductible informulable, qui fait que la langue n'est ni une somme ni une totalité de concepts, de signifiants disons nous, qui viendrait à bout de toute signification. Le langage rend compte que nous sommes soumis à ces trois entités que sont l'imaginaire, le réel et le symbolique, et que ces trois entités sont nouées c'est ce qui nous organise et nous permet l'échange, la dialectique et la reconnaissance de nous-mêmes et des autres en tant que nous sommes des personnes ayant accepté la castration nécessaire à tout organisation sociale, celle qui régule la spécificité des rôles et la disparité des places.

Il en est tout autrement dans cette façon d'être que présente une personne psychosée du fait de son rapport au langage qui diffère de la façon commune.
Plusieurs lignes de force sont à l'oeuvre. Une personne psychosée n'est pas dans ce qu'elle énonce. Non seulement elle ne comprend pas ce qu'elle dit, ce qui arrive également à n'importe le quel d'entre nous mais en outre elle est dans l'impossibilité d'adhérer à un système, à des règles et fondamentalement à ce système qui nous structure et qui nous régule qu'est le système de la langue tel que nous venons de l'esquisser. Le psychotique parle une langue qu'il ne connaît avons-nous appris avec Lacan.

En quoi cela consiste-t-il ?

Cela consiste à ce que la personne psychosée se trouve dans l'incapacité de parler en son nom et même si elle emploie grammaticalement le Je dans ce qu'elle énonce quand elle parle, elle n'est pas le sujet de son discours mais l'objet d'un discours qu'elle appréhende comme extérieur à elle-même et auquel elle obéit. On parle de xénopathie, cela peut aller jusqu'aux hallucinations ou à l'automatisme mental. Là bien sur on est dans l'éclatement au grand jour de la pathologie de la structure.

Quand et comment cela se manifeste t-il ?

Cela se manifeste quand les exigences sociales poussent à des prises de responsabilités, des prises de paroles, des chemins à prendre. Dans ces moments, le sujet psychosé se sent l'objet de l'Autre, manipulé par l'Autre, de façon totalement incompréhensible aussi bien pour lui-même que pour un autre auquel il a à faire. Car cet autre lui apparaît non pas comme une abstraction symbolique, comme le représentant d'une loi, d'une organisation symbolique, acceptée, mais un autre réel qui n'est là que pour s'emparer de lui dans un registre primaire des relations à l'Autre qui font que l'autre n'est là que pour le dévorer ou le soumettre sexuellement, il se trouve donc en quelque sorte dans une capture imaginaire de lutte dont l'enjeu est : c'est lui ou moi. Cela peut alors se déployer dans la plus grande férocité. C'est ce qu'appelle la relation en miroir où n'existent plus ni la dissymétrie des places, ni la différence des rôles et des fonctions, où le langage échoue dans son pacte qu'il est censé instaurer.

Les exigences sociales où se révèlent cette façon d'être sont assez communes et les difficultés à y satisfaire peuvent être immédiatement décelables, mais aussi au contraire peuvent être masquées et faire illusion un certain temps. Il faut toujours un certain nombre d'éléments pour identifier le caractère pathologique du comportement et de la structure mentale psychotique.

Prenons pour exemple la scolarité, il est tout à fait repérable quand on relate le parcours d'un adulte que l'on soupçonne de psychose, de voir la butée majeure que représente ce qu'on appelle la substitution, la transposition, cette possibilité de remplacer une idée par une autre pour mieux identifier cerner, approfondir ce que nous souhaitons démontrer : le passage de la rédaction à la dissertation s'avère impossible. Le propre de ce qu'appelle la relation symbolique est la faculté justement de faire jouer le langage dans ce qu'il permet de transposer, de métaphoriser, d'envisager les situations ou les concepts dans différents registres, de les dialectiser.

Cette difficulté à métaphoriser, s'il est intéressant de la repérer dans le parcours scolaire peut éclater de façon majeur dans ces étapes fondamentales que sont les étapes sexuelles, dans l'assomption de la sexualité, ces moments où les questions être homme ou femme pour un autre s'impose non seulement par la maturation sexuelle biologique mais par l'idée que l'on en a, dans ce domaine plus que tout autre nous nous apercevons que ce qui conduit notre vie n'a rien d'instinctuel, là plus qu'ailleurs nous sommes obligés de nous référer à la place du sujet dans le discours.

La différence sexuelle, du fait que l'on parle ne relève pas de l'instinct nous guidant vers un objet mais d'un fantasme et d'une différenciation de l'être et de l'avoir au regard du phallus, l'objet suprême réglant le désir, si cette différenciation est en défaut le désir est tenu en échec comme ce qu'il en est de la dialectisation.

Ne pas pouvoir dialectiser est prendre le langage comme un objet produisant des objets à l'infini et qui en fait sont la reduplication d'un même objet qu'un sujet psychotique n'arrive pas à cerner pour le transformer et l'utiliser faute de se différencier lui-même de cet objet . L'objet là, avançons rapidement, fondamental est la mère dont il est et le prolongement quasiment physique, l'unique objet d'amour, ce qui vient combler son manque, et dont il est l'objet total, le phallus avec exclusion de celui qui est censé l'avoir , le phallus, à savoir le père. Celui censé en être le représentant, être le support du phallus car il en a les attributs, il peut d'ailleurs supporter très difficilement cela, mais le propos du jour n'est pas de nous attarder là-dessus. Le propos du jour est de faire entendre que la butée de la dialectisation c'est ce que nous appelons dans ce que Lacan nous a enseigné l'impossibilité de la métaphore paternelle qui exige pour rentrer dans l'univers de l'adulte, pour abandonner le monde de l'enfance, la substitution des désirs de la mère vers ceux de la sociabilisation, de la reconnaissance du phallus dans la répartition de l'être et l'avoir qui nous constitue en tant qu'homme ou femme dans la reconnaissance d'une fonction, c'est de propre de la fonction paternelle comme nous le disons dans notre jargon que d'assurer pour la fille comme pour le garçon la possibilité de l'assomption sexuelle. C'est pour cela que chez le psychosé on voit éclater au grand jour la structure aux différentes étapes de la vie sexuelle. L'adolescent aussi bien fille ou garçon peut faire une bouffée délirante au moment du premier rapport sexuel, l'adulte homme pourra se mettre à délirer et avoir des hallucinations au moment de la grossesse de sa femme ou au moment de son accouchement ; cela se voit de façon moins évidente pour la femme, la psychose puerpérale peut en être la première manifestation ou bien alors un comportement de déni de la grossesse, une incapacité à opérer les transformations de la femme en mère voir d'en distinguer la différence. Elle peut se voir en rivalité avec le bébé dans le phallus pour la mère qu'elle croit être et tuer son bébé, Les intervenants sociaux sont souvent confrontés aux difficultés des jeunes mères psychotiques surtout quand elles se trouvent abandonnées sans l'appui d'un homme ou d'un milieu familial rassurant mettant en place des suppléances.
Toutes sortes de délires peuvent évoluer à bas bruits et se déclarer à la ménopause.

Si on s'éprouve comme objet de l'Autre plus rien n'est possible

Une jeune femme de mes patientes, très intelligente et cultivée, ayant sa maîtrise en lettres classiques et préparant son doctorat donne un aperçu de ces types de propos typiquement psychotiques, difficiles à concevoir malgré leurs précisions et leurs vérités. Ce qu'elle dit d'elle même est très éclairant : « elle répond à des ordres, répond au désir de l'autre, c'est l'autre qui commande, elle ne peut résister c'est une injonction, l'autre fait la loi et lui dicte sa conduite, et cet autre ne sait pas ce qu'il veut et elle se sent sans limite, elle n'a pas de lieu non plus, c'est une SDF clinique, elle est l'objet de l'autre, je l'aime parce qu'il m'aime « . Elle avoue et constate qu'elle ne sait pas ce que c'est qu'aimer ». Cela vient de l'autre qui l'exprime « je t'aime parce que tu m'aimes », c'est une prise de possession contre laquelle elle peut très vite répondre par des violences et de l'agressivité. « Je m'identifie à tout » dit-elle, « Je ne sais pas ce que j'aime, ce que je déteste, je défends plusieurs avis antagonistes,je passe de l'amour à la haine, je suis à la fois ouverte sur le monde et à d'autres moments j'ai peur que les gens utilisent les informations que je donne sur moi pour me blesser ; quand je suis dans une relation amoureuse je me stabilise et puis je m'enfuis pour aller avec un autre qui me sollicite puis je me bats car il me bouffe ».

C'est une altérité qui marque une adhérence et non pas une coupure ; se sent vide sans existence, sans repère sans limite, s'en remet à l'autre entièrement de ce fait se sent éparpillée, rien n'unit ensemble son corps, est dans l'errance aussi bien dans ses sensations corporelles que dans des lieux où elle se trouve car ils ne font pour elle ni maison, ni borne ni ancre.

Il lui arrive d'errer la nuit sans but, sent qu'elle le veuille vraiment, elle se sent aspirée.
Elle sent bizarrement son corps parfois, une fois s'est touchée la joue, c'est une partie de son visage qu'elle a senti se détacher et adhérer à son doigt. Elle est dans ce qu'on appelle la dissociation corporelle.

Par une sorte de bizarrerie du destin, un sujet de thèse sur le multiculturalisme et l'identité nationale lui a été proposé. Echec complet. Elle s'est alors identifiée aux mots qui lui ont été dit sans plus rien savoir de leur signification. Elle en fit un délire de persécution.

L'Autre pour elle est effectivement la mère totale, absolue, la possédant, je ne vais pas développer cela en relatant encore ses propos car il nous faut avancer mais c'est exactement ce dont elle rend compte dans ses propos. Cette sorte d'amour fusionnel, comme elle le décrit tue littéralement le sujet et peut alors se traduire par un déchaînement de violence, il n'est pas rare de voir les faits divers des médias en rendre compte dans des structures mentales similaires. Cela, soit dit en passant, pose le problème de la criminalisation des actes imputables à la pathologie mentale au nom de la sacralisation de la notion de victime.

Cette impossibilité à dialectiser ce qu'il en est du discours peut se rencontrer différemment que dans un discours incompréhensible mais au contraire dans un discours qui semble au premier abord clair, intelligent mais qui très rapidement pose question, ce ne sont pas des concepts ni des idées qui sont à l'oeuvre mais des signes, des signes qui s'imposent au sujet, chargés de significations qui le concernent lui, significations connues de tous, univoques, compréhensibles par tous donc ne pouvant être contestés, une connivence parfaite est supposée entre lui et les autres. C'est comme ça ; la moindre opposition sera jugée comme une insulte une malveillance, un propos contre, une persécution, la contradiction sera éprouvée comme contraire à la signification du langage pour le sujet qui énonce un discours qui veut que le discours de l'un soit exactement dans le droit fil du discours de l'autre. C'est un discours où les différents registres auxquels nous avons affaire, à savoir l'imaginaire, le réel et le symbolique avec lesquels, vous avez été familiarisés dans des exposés antérieurs, sont exactement identiques, sur le même plan, ils ne laissent aucun reste du fait de leur confusion, ce fameux reste impossible à formuler et qui permet justement que ce qui est de l'ordre de l'hypothèse puisse se créer et se développer. C'est ce qu'on appelle l'objet a, dans notre jargon, objet qui est cause du désir car par essence informulable et inatteignable. Si cet objet a fait corps avec le discours, il ne renvoie à aucune transposition instaurant l'ordre du désir.

C'est le discours qui vous met le plus dans l'embarras parce qu'il vous mettra en contradiction même avec votre mission qui est d'être essentiellement au service de l'autre et qui vous mettra dans tous les défauts, dans tous les manquements à ce service, car vous, vous êtes dans la division, dans les impasses, dans les limites ordonnées par la simple constatation que vous n'êtes ni le bon Dieu ni le distributeur automatiques de tous les bienfaits ni de toutes les difficultés, que vous travaillez avec les moyens qui vous sont donnés, moyens ordonnés, limités par la castration qui gèrent tout un chacun, les institutions, les lois, les gouvernements hors ces dictatures qui sont dévastatrices quand elles savent et ordonnent ce qui est le bien indiscutable et valable pour tous et qui se terminent généralement dans un bain de sang. A vouloir le bien de l'autre on ne fait que le tuer dans son invention et sa subjectivité et pourtant, paradoxalement vous êtes dans cette injonction et il vous faut la moduler entre exigences et possibilités, avec le principe de réalité. Principe de réalité pas toujours aidé non plus par le désir des tutelles dont vous dépendez et qui sont eux-mêmes dans les mêmes divisions.

Se garder donc de faire le bien, de l'idéologie qui a tendance à se dégager dans nos discours « bien pensants » qui serait que la moindre tension, la moindre frustration serait une faute sociale. Les limites que nous imposent le principe de réalité et le principe même de la vie sociale organisent de façon structurale barrages, frustrations, exclusions au sens de ce qui non pas est hors du champ de la loi mais de ce qui est hors du champ de notre humanité, hors désir.

Mais le psychotique paranoïaque, quérulent, revendiquant, persécuté non seulement ne vous pardonnera pas vos doutes et vos divisions mais encore les exploitera pour accroître au maximum votre malaise et vous mettre en porte à faux avec vos objectifs, aucun argument de votre part ne sera recevable de la part de quelqu'un qui ne conçoit ni dialectique ni transposition ni aménagement et qui par-dessus le marché ne trouvera pas son compte même si vous accédez à sa demande, ce que vous avez comme possibilité de satisfaction de la demande paraîtra pour lui piège et offense. Je me souviens par exemple d'un sujet psychotique paranoïaque refusant d'un seul coup toutes les aides financières qu'avec beaucoup de mal les services sociaux avaient pu obtenir pour lui car les lettres AAH avaient prises pour lui la signification à la hache et qu'il allait être découpé en morceaux.

Je suppose que dans le travail avec le SAS vous débattez de ce genre d'embarras de façon peut-être moins caricatural mais non moins exemplaire.

Si ce sujet se sent persécuté, il vous persécute tout autant et vous harcèle, peut faire le siège du local peut littéralement vous envahir et remplir tout l'espace, les états maniaques peuvent en être le prototype, agitation, logorrhée, invectives, menaces . Pour faire limite à ses actions le recours à la police peut être la seule porte de sortie possible malgré la répugnance à utiliser ce moyen qui semble être un échec relationnel majeur. Mais il faut savoir que seule la loi dans sa représentation de force peut effectivement avoir raison de circonstances majeures. Bien sur il est envisagé là le cas extrême ou aucune autre limite peut-être opposée à quelqu'un qui justement ne connaît aucune limite.

Pour ce qu'il en est du mode de relation organisée par le psychotique est la redoutable érotomanie, cette état morbide peut aussi se voir chez le névrosé et relève de l'état passionnel très difficile à cerner comme relevant de la psychose car très prés de la normalité avec le déroulement des différentes phases du dépit amoureux pouvant conduire à la violence la plus extrême.
L'érotomanie faisant partie des délires psychotiques qualifiés de passionnels par Gaëtan Gatian de Clérambault se présente avec une certaine fixité dans ses étapes et il n'est pas étonnant de la rencontrer chez le psychotique persuadé d'être la proie d'un autre ou bien d'être celui qui gère l'univers de façon messianique ou qui y est soumis, ce qui revient à peu prés au même.

L'érotomanie, telle que la décrit de Clérambault a pour le point de départ que cela vient de l'autre, c'est l'autre qui d'une façon ou d'une autre a fait savoir qu'il était amoureux, comme un peu l'exprimait cette patiente dont j'ai rapporté les propos. C'est le postulat fondamental.
Cela vient de l'autre, d'un autre qui a une position sociale élevé, ou un ascendant certain sur les autres.

Cet autre a un eu un coup de foudre avec une attitude sans équivoque ou alors une attitude paradoxale qui veut qu'il cache son jeu mais dans un cas comme dans l'autre tout le monde est au courant et tout le monde est de connivence. Et même cet autre peut aimer tout en paraissant haïr. Et de façon paradoxale plus cet autre donnera des signes de protestation ou de dérobade plus se renforcera la conviction.

Une collaboration universelle est assurée, et si on recherche bien cette histoire en fait dure depuis longtemps car des faits anciens, s'étant déroulés avant même l'apparition de cet autre se rapportaient à des faits actuels relevant de l'amour que lui porte cet autre, Cela révèle combien il est difficile d'échapper à la conviction de l'érotomaniaque. Et c'est l'orgueil selon de Clérembault qui semble le mener, orgueil plus redoutable que des fantasmes érotiques, il est le plus souvent parfaitement désexualisé ; dans l'enseignement de Lacan il apparaît comme venant de . Ce qui distingue la morbidité psychotique est là aussi l'impossible dialectisation de l'affaire en absence, dans sa forme pure, d'hallucination et s'accompagner d'une force persuasive qui impose une compréhension trompeuse. Dés que l'on se met à trop bien comprendre il faut commencer à se méfier.

L'érotomanie n'est un type de transfert qui serait l'apanage du psychotique mais la cristallisation de cette conviction d'être cet objet de l'autre qui ne permet aucune césure, le psychotique, hors cette entité morbide qui peut exister bien plus souvent que l'on ne pense, dans son transfert recherche plutôt un lieu qui lui sert d'abri, ce lieu soit est une personne soit une institution dont il sait qu'il n'a rien à craindre car il pourra en partir quand il le veut, y revenir à son gré, un lieu où on lui fichera la paix sans exiger de lui plus qu'il ne peut donner et où ses démons pourront s'apaiser. Ne rien lui vouloir, le laisser libre d'aller et de venir peut tout à fait aboutir à l'effet protecteur recherché.

Mais ce qui est à l'oeuvre et qui signe la cause de l'acharnement de l'érotomaniaque est qu'il est persuadé d'avoir ainsi un savoir sur l'autre auquel il articule sa propre existence un savoir sur l'autre et de ce qu'il en est de lui-même et qui lui donnerait une place possible auprés de cet autre. Ce qui ordonne donc un maniement très délicat de la situation, faire état de son impuissance sans avoir l'air de contrecarrer peut alors être très sédatif et désamorcer la violence contenue dans l'appel de l'érotomanie, savoir ne rien faire donne parfois plus de résultats que de se croire obligé de faire. Au besoin confier l'érotomane à une autre équipe est tout à fait salutaire. Une conviction ne doit pas en faire surgir une autre ; je rappelle que la grande difficultés des rapports avec les autres quels qu'ils soient est de désamorcer les rapports spéculaires.

A suivre le droit fil d'une logique de l'objet qui est de structure hors d'une symbolisation possible, qui est énigmatique et inconcevable et qui par sa perte irréversible - prix à payer pour l'organisation d'une structure sociale - est le levier, le moteur de tout désir, de toute mise en place d'hypothèses et de constructions sensées faire lien social par la discussion l'adhésion, la solidarité , bâtir les lois de la cité régler les rapports entre les sexes , régler la répartition des pouvoirs, ordonner ce qu'il en est du religieux, à suivre une logique de l'objet tel que nous le commande l'organisation mentale du psychotique nous sommes mis en demeure d'avoir à contempler ce qui échappe à nos repères et de plus d‘y porter remède, de façon d'autant plus difficile que de façon la plus sévère c'est l'horreur du fait même de l'existence qui se dévoile.

Comment cela se présente-t-il ?

Ce qui est le plus représentatif de cette horreur à exister en tant qu'objet de rebut qui est l'autre face de l'organisation sociale, qui ce qui doit être enfoui pour la survie d'un groupe, c'est le sujet psychosé mélancolique. Il n'est pas lui dans la perte de l'objet qui constitue l'accès au désir, dans cette stase qui est le propre de la dépression, il est lui-même cet objet dans la douleur d'exister , amour et haine de la vie dans le même mouvement, il présentera ce qui est l'aboutissement et l'autre face de la vie qui est la mort, il appellera de ce fait, de tous ses voeux la mort non seulement pour lui-même mais pour les autres, il se dira le grand coupable de l'univers, le déchet, l'ordure. Il n'a plus ce minimum d'amour de soi qui aide à survivre dans les moments les plus difficiles de la vie de tout un chacun et qui est vivace aussi chez le psychotique avant qu'il ne lui tombe dessus l'évidence de ce dont il est porteur à savoir l'objet dont on doit être séparé pour accéder aux règles du langage et du social comme il en a été question au début de cet exposé.

Il ne vous a pas échappé que le clochard SDF plein de plaies de toutes sortes au regard égaré absent de son corps et à la parole impossible, inaccessible à l'autre et dont l'accès à lui même est également verrouillé, complètement hors de tout circuit, ressemble étrangement à cette folie qu'est la mélancolie au stade extrême de son développement là où elle se reconnaît dans l'incurie, la prostration ,la perte des repères vitaux, du temps , des rythmes et dans l'incapacité également de se donner cette mort qu'il appelle de touts ses voeux tellement il présentifie la mort dans son corps lui même , dans sa façon de l'exposer à l'autre.

Il devient alors souvent très difficile de faire la part de ce qui revient à la perte de repères, des rythmes, des réflexes vitaux, des liens parentaux, professionnels institutionnels des grands dépressifs ou névrosés désocialisées dont la dégradation est due à la perte d'emploi, de domicile, associée à la perte ou à l'absence de liens affectifs, familiaux ou conjugaux, et de ce qui revient à proprement parlé à l'errance et à la pathologie de la structure de la psychose.

Voilà ce tour d'horizon des psychoses qui n'a rien d'exhaustif, qui est un condensé je pense de ce qui est débattu à partir de certains dossiers particulièrement difficiles dans le cadre du Service Appui Santé, je suppose avoir dégagé un certains nombre de points de façon plus générale des questions débattues et préparées au cas par cas au fur et à mesure de vos missions et de vos travaux, je vous remercie.
 

 


LA TYRANNIE DES PROJETS DANS LES INSTITUTIONS

 L.Sciara, psychiatre, psychanalyste

 

Ils courent, ils courent les projets. Le travail en institution passe dorénavant par une mise en série de projets. Ils foisonnent au point de constituer la vitrine officielle de l'institution, quelle qu'elle soit, le témoin de son activité, de sa cohérence et de son dynamisme. Qu'y aurait-il alors à objecter ? Pourquoi ne pas interpréter, après tout, ce déferlement de projets comme l'indice d'une vitalité des institutions ? En quoi, a contrario, serait-ce une manifestation de leur malaise, de leur « déclin » pour reprendre le terme qu'emploie le sociologue François Dubet dans son livre (1), encore qu'il l'introduise avec beaucoup de nuances ? Sans doute parce que ce trop plein de projets relève d'un activisme préoccupant et qu'il interroge plutôt sur l'état actuel de nos institutions. Il est alors opportun de se questionner sur les raisons de cette évolution et d'envisager les répercussions que cela engendre dès à présent et à plus long terme. Mais, au préalable, une distinction est nécessaire entre les projets propres à l'institution et ceux qui concernent les personnes qui en dépendent et leurs situations particulières. Qu'il y ait d'une part les projets institutionnels, et d'autre part des projets individuels de tous ordres qui se spécifient en fonction du type d'institution (projet social, projet éducatif, projet personnalisé de scolarité, projet de vie, projet thérapeutique ...), ne peut nous leurrer sur le fait qu'ils soient étroitement intriqués dès lors que se noue un lien entre les individus concernés par un projet (qu'ils soient des usagers, des patients ou qu'ils relèvent d'autres dénominations) et les professionnels occupant diverses fonctions dans l'institution en cause. D'une manière générale, le projet singulier dépend de celui de l'institution, pour ne pas dire qu'il est assujetti à ses prérogatives, quand bien même les intervenants au titre de l'institution peuvent aider à le modeler avec souplesse au cas par cas, en fonction des motivations, mais toujours dans les limites de ce qui est imposé par le cadre institutionnel.

 

Une place de clinicien

Mais alors pourquoi, de ma place de clinicien, insister sur la notion de projet ? Quels en sont les enjeux repérables ? Comment expliciter cette systématisation qui s'impose comme une évidence dans les discours sociaux ? Dans quel contexte socio-économique, politique, culturel pouvons-nous situer cette tendance ?

 Si nous sommes donc soumis actuellement à une déferlante de projets au sein de toutes les institutions,  il est  clair que cet impératif à les produire est une modalité d'accréditer leur bien-fondé, leur bonne qualité, leur dynamisme, leur fonctionnement et surtout leur légitimité. Faute d'évaluation des pratiques, d'une démarche « qualité », de perspectives sous forme de projets labellisés et autres contrats d'objectifs, il n'y aurait plus ni crédits alloués, ni raison d'être, ni salut pour une institution. Certes, nous en connaissons la double logique. D'une part, l'omni-prévalence d'une marchandisation de notre tissu social qui induit une mise au pas de l'ensemble des institutions, sans discernement quant à leurs finalités et à l'histoire qui les a constituées, sur le modèle d'une logique d'entreprise qui prône la rentabilité, l'efficacité, le mérite, le toujours plus au nom de l'intérêt individuel et même,  de façon plus pernicieuse, de l'intérêt collectif. D'autre part, une véritable attraction pour ne pas dire une fascination de l'objectivable, du rationnel, du démontrable qui trouve appui sur les techno-sciences dont la référence à un discours de la science supposé homogène, source de progrès et de rejet de tout obscurantisme, se pose comme argument ultime au point de constituer aujourd'hui la référence incontournable, pour ne pas dire la garantie, qui donne l'illusion d'une certitude fondée et scientifique.

En tant que clinicien,  j'interprète cette propension aux projets devenue hégémonique et se propageant tous azimuts comme la traduction sensible de l'infiltration, de la dissémination,  de la solide implantation de ce que je qualifierai d'idéologie cognitiviste.

 

Effets du cognitivisme

Les sciences cognitives, et plus particulièrement la psychologie cognitive, ont envahi le marché et bel et bien gagné toute la vie sociale et institutionnelle car elles se conforment parfaitement aux épousailles des deux tendances les plus prégnantes de notre monde contemporain : le scientisme et  le libéralisme économique. Qui peut  encore contester ce cognitivisme ambiant qui imprègne désormais nos vies tant à l'échelle individuelle que collective ? Qui pourrait en minimiser l'influence dans les sphères familiale, professionnelle ou plus généralement sociale et politique ? Sans  trop entrer dans les détails, il faut avoir à l'esprit que les sciences cognitives, regroupant initialement des disciplines multiples - neurobiologie, mathématiques, informatique, ingénierie, linguistique, psychologie -, sont issues principalement de la cybernétique (Norbert Wiener) - sa conception systémique avec ses mécanismes d'autorégulation - et des concepts mathématiques élaborés par Alan Türing qui ont été déterminants pour la création de l'ordinateur. En une cinquantaine d'années, elles se sont très largement diffusées et imposées dans l'ensemble du corps social, influant d'abord les milieux scientifiques, ceux du travail, les entreprises en l'occurrence, mais ne s'y cantonnant pas, se propageant dans les champs socio-culturel, éducatif, sanitaire (leur succès dans la psychiatrie actuelle dans les milieux universitaires, dans la formation des jeunes psys est indéniable...). Elles font valoir que la pensée humaine à l'instar de tout système cognitif est fondée sur un système complexe de traitement de l'information capable d'acquérir, de garder et de transmettre des connaissances. Cognitio de cognoscere est à la fois la connaissance en général et l'acte de connaitre, c'est-à-dire le processus qui y donne accès. Il en ressort qu'elles font partie désormais de notre patrimoine  socio-éducatif. L'ordinateur comme machine issue du cerveau humain sert aussi de modèle à figurer un idéal de système de connexion qui serait un pur objet scientifique au point de constituer un paradigme du connexionisme. Les progrès de l'imagerie cérébrale exercent d'autant plus de fascination qu'ils laissent entrevoir que nous approcherions de plus en plus du décryptage de la pensée humaine. L'intelligence artificielle serait devenue l'outil susceptible de nous livrer un jour les secrets de ce qui nous donne accès à la connaissance et fournirait enfin les moyens de perfectionner la modélisation, mais aussi le rendement de la machine que constitue notre corps humain !

Ainsi, il n'est pas anodin que le réseau, la communication et non le langage (une communication conçue dans l'idée d'un langage universel, fait de signes et non de signifiants, potentiellement fondée sur des connexions pseudo-neuronales qui reposent sur une logique binaire), les bases de données, les programmes, les références...fassent partie désormais de nos représentations les plus actuelles. Et leur terminologie est présente dans tous les discours qui circulent, mélange de jargon cognitiviste et économico-gestionnaire.

J'avancerai que cette effervescence de projets est inquiétante, qu'elle est  bien sûr significative d'un déni du champ de l'inconscient  et même qu'elle précipite un mouvement d'homogénéisation de la prise en compte des individus, y compris au nom de la collectivité,  et au détriment de leur singularité de sujet, au sens psychanalytique du terme, en tant que sujet désirant soumis aux conditions des lois du langage, celles qui nous confèrent notre humanité. Je souhaite donc mettre l'accent sur l'influence majeure de ce cognitivisme mercantile ambiant qui contribue à cette tyrannie des projets dans la vie institutionnelle. Il se présente sournoisement, sous couvert d'une orientation et d'une méthode scientifiques, au service d'une éthique de la participation collective et individuelle,  qui en appellerait à plus de responsabilité concertée sur des principes de régulation démocratique. Je soutiendrai l'idée que le ver est dans le fruit et, qu'a contrario de cette intentionnalité bienveillante et rigoureuse affichée, cette prolifération des projets contribue à la mise à mal, voire à  un danger de perte de légitimité des institutions qui sont pourtant le socle de la représentation démocratique issue de la tradition républicaine dans un pays comme la France. (Et il s'agit évidemment d'un problème qui s'étend à l'échelle mondiale avec des variantes et des particularités géopolitiques.) J'ajouterai que l'enjeu se situe à ce niveau, qu'il va au delà d'une dimension de délabrement du service public à des fins libérales de privatisation et, pour ce qui serait spécifique à la situation politique française, d'une restriction progressive des fonctions de l'Etat à ses seules obligations régaliennes (justice, finances, défense, police) à l'instar d'autres formes de République. C'est bien l'institution en tant que telle, pilier de la démocratie, qui est menacée, ou du moins est-elle en voie de remaniement dans ses fondements  (principalement le siècle des Lumières et la Révolution française).

 

Des projets humains ?

Cependant, il va de soi que des personnes en difficulté puissent anticiper un projet pour améliorer leur sort. Cela n'a rien d'extraordinaire. C'est même tout à fait banal pour chacun dans son quotidien, quel que soit son état d'esprit, humainement parlant. Que ce soit l'indication d'un souhait, pour ne pas dire d'un désir singulier, n'en participe pas moins d'une responsabilité personnelle qui n'est pas critiquable. Ce serait plutôt encourageant.

Le projet désigne depuis le XVII ème siècle l'idée que l'on met en avant et le plan proposé pour la réaliser. Il s'agit d'une construction dans la perspective de jeter « au loin » une  idée, de mettre en chantier sa conception. Il est aussi intéressant de rappeler qu'étymologiquement (2) le sens premier de « jeter » renvoie à l'action de dresser un premier état, de rédiger un premier relevé....des comptes et se focalise même, au XVI ème siècle, sur le fait de l'écrire !

 Il y a ainsi de quoi méditer sur ce que véhicule un tel signifiant si on se réfère à la vie institutionnelle actuelle et à ses impératifs inflationnistes que sont  le contrat  écrit du projet et  la bonne gestion des comptes, transparence oblige. Sans omettre la dimension de projection que tout projet suscite pour l'individu qui le concocte comme pour l'autre qui le recueille ou l'accompagne ou l'y incite. Autrement dit, c'est un projet pour qui ? Pour quelle(s) finalité(s) ? Dans quel registre ? Au nom de quel idéal ?... Pour l'exprimer analytiquement, un certain nombre de questions affleurent : qui est porteur du projet ? Est-ce vraiment le sujet qui l'énonce ? A quel Autre s'adresse-t-il ? A quel désir de l'Autre répond-il et se plie-t-il ? De quelle demande de l'Autre le dit projet émerge-t-il ?    

Dès lors, il est essentiel d'interroger la logique d'un projet, ses déterminations, ses effets supposables au cas par cas. Tant qu'elle se réduit à une dynamique individuelle, il appartient au « projeteur » de s'en débrouiller. Mais cela se complique lorsque la personne en appelle à des tiers qui interviennent pour des institutions. Les dits projets ne sont plus alors seulement des velléités, des élucubrations virtuelles, les traces de la subjectivité d'une personne qui ferait des plans sur la comète. Ils prennent un caractère plus solennel, plus effectif, dans un échange relationnel qui engage un individu et un représentant de l'institution concernée. Ce dernier intervient moins à titre personnel qu'en référence à sa fonction et aux prérogatives des missions et objectifs de l'institution dont il dépend. Ce sont alors les enjeux transférentiels qui sont essentiels quand bien même le projet individuel s'inféode au projet institutionnel comme je l'ai déjà souligné.

 

Inflation du coaching

Cette inflation des projets diffuse, couvrant à présent l'ensemble du champ social puisqu'au delà de son implantation dans l'organisation, le management, les méthodes de formation dans les entreprises (toujours dans l'optique d'une rentabilité calculée sur des principes qui se voudraient objectifs et scientifiques), elle s'étend depuis une vingtaine d'années à la plupart des institutions. Les administrations centrales au service de l'Etat sont elles aussi passées au peigne fin du cognitivisme productiviste par souci de maîtrise et d'économie. Une information récente a retenu mon attention : la création du centre national de gestion des praticiens hospitaliers  et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière dans le cadre de la gestion des ressources humaines. Sa finalité est l'accompagnement individualisé, sous forme de coaching, de personnes volontaires  afin de les aider à élaborer un nouveau projet professionnel concret sur la base d'une contractualisation  initiale. Pour plus de précision, il faut rappeler cette définition de la société française de coaching : « le coaching professionnel est l'accompagnement de personnes pour le développement de leurs potentiels et de leurs savoir-faire dans le cadre d'objectifs professionnels. Il est défini dans le temps et permet au coaché d'obtenir des résultats concrets tout en préservant son autonomie dans l'exercice de son activité professionnelle ».

Il est intéressant de constater que ce nouveau centre de gestion fait appel à des prestataires d'entreprises de formation privées, non seulement pour coacher les personnels hospitaliers, soignants ou non, mais surtout pour former à leur tour des fonctionnaires du ministère de la santé à cette nouvelle technique cognitive qui a le vent en poupe, qui flirte, pour ne pas dire qu'elle s'assimile à certaines psychothérapies, même si le cadre professionnel et la finalité diffèrent normalement d'un dispositif plus nettement « psychothérapique ». Car le coach doit avant tout permettre une ouverture sur l'extérieur en étant vigilant à respecter le cadre strictement professionnel de son intervention et à se cantonner à ce qui est réalisable.

Il ne m'appartient pas de juger de l'opportunité de la création d'un tel organisme public, ni de supposer qu'il soit mal venu ou qu'il ne puisse permettre d'aider des professionnels en difficulté dans leurs carrières, mais elle illustre la reconnaissance officielle de l'efficience du coaching dans l'appareil d'état, la puissance de conviction qu'il véhicule, sa prégnance toujours plus grande dans les mentalités en particulier celle des valeurs cognitives qui le fonde, enfin nous pouvons craindre légitimement son instrumentation pour la politique de management des responsables médicaux et administratifs dans les établissements sanitaires, formés de plus en plus à une recherche d'efficacité, de réussite comme dans une entreprise bien qu'il s'agisse du milieu public hospitalier, tout en faisant miroiter une meilleure gestion humaine. Voilà de quoi influencer profondément les esprits et sans doute plus à la gestion tout court qu'aux soins. Les ressources humaines sont devenues indispensables, elles font partie de la bonne gouvernance. Leurs directives avant tout gestionnaires s'insinuent dans des milieux associatifs et, comme j'ai pu l'entendre de la bouche de plusieurs patients, elles s'immiscent dans certaines organisations humanitaires non gouvernementales dont le recrutement en passe par la même approche.

Le coaching, paradigme d'un cognitivisme arrogant et agressif, connaît un succès considérable. Les coachs ont envahi la vie des entreprises et de toutes les institutions via les organismes d'évaluation et de formation tous alignés à ces conceptions cognitives. Ainsi, il devient évident que chacun pourrait bénéficier de l'accompagnement d'un coach, véritable guide d'une réponse adaptée à chaque problème et qui prodiguerait des conseils pour tous, certes très orientés, mais présentés comme très rigoureux, au-delà de tout soupçon manipulatoire et dans un souci d'améliorer les conditions de travail, le professionnalisme, la qualité des prestations dans un souci de respect démocratique. Comment serait-il possible de mettre en question leur probité et supposer qu'ils servent surtout les objectifs financiers  de l'institution concernée ? Peut-être y aurait-il après tout des formes de coaching variées, suivant les conceptions des coachs eux-mêmes ? Qu'une entreprise ait des visées de productivité s'inscrit dans sa logique de profit et de survie, mais que n'importe quelle institution aille dans ce sens, que ce soit devenu la règle doit faire réagir. Les coachs  sont devenus ces sortes de nouveaux praticiens qui aident à  formaliser des  projets, individuels et collectifs, surtout stratégiques pour l'institution. Ils sont  de plus en plus reconnus socialement comme aptes à servir d'étayage pour surmonter les manques et les insuffisances. Les voici d'ailleurs prêts maintenant à diriger nos vies, nos choix non plus professionnels mais aussi personnels, véritables vecteurs de la réussite de nos existences pour les rendre plus efficaces et plus conformes ! Finies les angoisses grâce à ces coachs qui se défendent pourtant d'être des psychothérapeutes tout en proposant des recettes psychologiques explicatives et performantes. Quoi de plus prometteur pour réussir sa vie et son parcours professionnel ? Un article récent paru dans Le Monde (3) en donne un témoignage édifiant. Il y est question du coaching parental pour parents angoissés. C'est désormais un relais au coaching des difficultés scolaires des enfants, dans le même ordre d'idées que la mise en place de l'école des parents  se donne comme finalité d'aider les parents dans leurs difficultés. Certains coachs préconisent des solutions, des modes d'emploi pour la réussite : recettes, conseils, outils et techniques sont prodigués pour apprendre à mieux écouter. Le plus significatif concerne alors l'atteinte des objectifs qui prévaut sur le sens que prend le projet pour celle ou celui qui en est demandeur. L'inconscient est évacué et le sujet de l'inconscient envolé ! Ce sont ces mêmes miroirs aux alouettes dont les magazines se délectent usuellement pour répondre aux besoins et aux demandes de leurs lecteurs considérés comme de plus en plus désemparés par les tracas de l'existence.

 

 Machines programmables

Ce phénomène de profusion de projets de tous ordres et si prometteurs traverse la société dans son ensemble. Il atteint les institutions qui jusqu'à présent avaient conservé le double souci, d'une part de ne pas traiter les sujets humains en machines programmables et programmées et d'autre part de  ne pas uniquement envisager le collectif des protagonistes concernés (professionnels et personnes en question) comme un système d'organisation à réguler par l'étude généralisée des principes de leurs interactions, au titre d'une meilleure maîtrise de communication des informations et pour mieux servir les projets et objectifs de ces institutions. Si bien que  les institutions sociales, médico-sociales et sanitaires se mettent au diapason des entreprises. J'ai pu le mesurer au fil de ma pratique, d'abord durant une longue période d'exercice en secteur psychiatrique, m'étonnant, les années passant, qu'il ne puisse plus être question d'un patient sans que ne soit exigé un projet thérapeutique en bonne et due forme, c'est-à-dire qu'il était quasi-préconisé de joindre l'écrit à la parole, de contractualiser comme si c'était devenu une obligation quasi-légale qui ne tenait plus compte du dispositif transférentiel, du temps logique de construction du projet, de son caractère éminemment personnalisé. Les incidences des dispositions légales concernant les droits des malades se sont manifestées aussi dans cette propension à établir des contrats écrits, comme pour mieux parer à la judiciarisation galopante, censés donner plus de crédibilité au projet de soins  tout en discréditant par la même occasion la parole qui circule dans le pacte transférentiel. J'en ai également fait le constat en tant qu'intervenant dans différentes institutions sociales (centre d'hébergement et de réinsertion sociale, centre d'accueil de personnes sans domicile fixe, espaces d'insertion ....) où la contractualisation des projets (tel feu le revenu minimum d'insertion) est devenue incontournable. Pour le citoyen non averti, il y aurait bien au contraire des gages supplémentaires d'objectivité, de techniques scientifiques rationnelles et un effort apparent de démocratie en marquant noir sur blanc ce qui est proposé pour respecter les engagements pris par les usagers et les professionnels, à parts égales ! Et pourtant.... !

Pour ce qui a trait au secteur médico-social, la logique se décline de façon identique. Il est touché à son tour par les exigences légales, les droits des usagers, les critères de qualité, d'évaluation, les restrictions budgétaires, les objectifs, les projets, les missions à justifier et spécifier...Encore une fois, il est incontestable qu'une institution, quelle qu'elle soit, nécessite une politique, une cohésion, un budget, des fonctionnements démocratiques et même des projets, mais quelles réflexions le clinicien peut tirer de ce qui se déploie comme priorités  vis-à-vis des personnes prises en charge dans une institution médico-sociale quand elles semblent guidées par des prérogatives d'économie budgétaire ? Devons-nous nous résoudre à ce que le soin et l'aide à apporter dans le social doivent être avant tout orientés dans ce sens ? Quel crédit un clinicien psychanalyste peut-il accorder à cette prégnance cognitiviste qui accrédite la prévalence gestionnaire ? Comment s'en débrouiller en gardant une certaine éthique ? En guise d'illustration,  je m'appuierai sur mon expérience clinique et institutionnelle en cours, en tant que médecin directeur d'un centre médico-psycho-pédagogique faisant partie d'une association à but non lucratif, régie par la loi de 1901, dans le champ médico-social ; association qui regroupe divers établissements (pas seulement des CMPP) pour enfants, adolescents et adultes. La lecture engagée et partisane que je propose vise à analyser les raisons de ce déferlement de projets sans mettre en cause  la probité des responsables de cette association (ce qui n'exclut pas la responsabilité personnelle de leur engagement professionnel).

 

CMPP et « bientraitance »

Pour rappel, les centres médico-psycho-pédagogiques, centres de consultations, de diagnostic, de soins, non sectorisés,  ont été créés il y a plus de 50 ans en concertation avec le ministère de l'Education nationale  dans le but de soigner et d'aider des enfants, des adolescents et leurs familles. Ils ont contribué à augmenter considérablement, surtout à partir de 1970, les possibilités de soins ambulatoires. Une équipe pluridisciplinaire les compose puisqu'il est question de thérapeutique médicale, de rééducations médico-psychologique et aussi psycho-pédagogique dès leur mise en place. Il est capital de souligner que ce maillon essentiel supplémentaire aux secteurs de psychiatrie infanto-juvénile a été jusqu'alors une institution où la plupart des thérapeutes, psychiatres, psychologues, orthophonistes, psychomotriciens, psycho-pédagogues étaient formés par la psychanalyse et vigilants à traiter les patients dans leur singularité, en intégrant leur symptôme dans leur dynamique familiale, tout en prenant en compte leur environnement social et tout particulièrement le milieu scolaire souvent à l'origine de la démarche familiale de consultation.

Or, les CMPP de même que d'autres établissements médico-sociaux sont désormais invités à appliquer les dispositions légales que sont principalement les lois du 02/01 et du 04/03/2002 (règlement de fonctionnement / charte des droits et libertés relative aux droits du malade /  l'accès au dossier médical...). Ce qui importe et ce sur quoi je mettrai l'accent concerne la première de ces lois qui prévoit une évaluation interne. Je cite : « les établissements....procèdent à l'évaluation de leurs activités et de la qualité des prestations qu'ils délivrent, au regard notamment de procédures, de références et de recommandations de bonnes pratiques professionnelles validées ou, en cas de carence, élaborées, selon les catégories d'établissements ou de services, par un Conseil national de l'évaluation sociale et médico-sociale, placé auprès du ministre chargé de l'action sociale. Les résultats de l'évaluation sont communiqués tous les cinq ans à l'autorité ayant délivré l'autorisation ». Il est stipulé que ce conseil national a pour mission de développer une culture de la bientraitance. Cette évaluation interne repose sur des principes : une démarche de participation et d'appropriation qui doit être intégrée et structurée impliquant les professionnels et particulièrement les instances décisionnelles et administratives ; une démarche projet sur la base d'un trépied projet / qualité / évaluation ; une démarche éthique et déontologique. Pour le professionnel citoyen, en démocratie la loi s'applique à chacun, les responsables de l'institution indiquent les décisions à appliquer et il s'agit de les intégrer à sa pratique. Il n'empêche qu'il y a de quoi méditer. Qu'une institution se saisisse de procédures à respecter et que ce soit l'occasion de réfléchir, de remettre en question les modes d'exercice en cours voire de mobiliser les intervenants qui occupent diverses fonctions pour relancer une concertation, un débat, des liens de travail, n'est pas contestable. Cela présente beaucoup d'intérêt. Mais, ce qui inquiète les praticiens de cette association, ce sont un certain nombre d'éléments. En premier lieu, il a été fait appel à une entreprise de formation qui oriente nettement les questionnaires, les procédures et qui, tout en appliquant les méthodes que j'ai mises en exergue  à propos du cognitivisme, induit habilement des discussions pour arriver à sérier  les questions  susceptibles de faire progresser  l'évaluation interne, en incitant les cliniciens des CMPP à raconter leur pratique tout en les faisant participer à la modifier et en cherchant  à y substituer un esprit clinique qui s'appuie sur leur propre savoir-faire, qui est sans conteste plus proche d'une clinique du comportement, de l'évaluation statistique (comme le DSM), de l'approche cognitive que de la lecture psychanalytique. La méthodologie avancée influence nettement l'esprit de l'évaluation interne, elle oriente les résultats à l'avance, elle se fonde sur une élaboration écrite, ce qui est usuel. Mais comment un évaluateur totalement étranger au métier du soin (encore que de nouveaux psychologues sont formés au cognitivisme d'entreprise et travaillent dans ce sociétés de formation et de conseil) peut tenir compte et prendre la mesure de la clinique et de l'incontournable et indispensable dimension du transfert qui la sous-tend ?  Comment peut-il entendre la dimension du Réel, celle de l'impossible, ce qui échappera inévitablement au projet le mieux ficelé qui soit ?

 Il faut préciser que l'évaluation interne est mise en place actuellement par 60% des établissements du social et du médico-social et que l'association que j'évoque n'est pas une exception. Pour cette dernière, les dirigeants ont estimé, très probablement à juste titre, n' obtenir et garantir des crédits de la part des tutelles, qu'à condition de suivre leurs directives : définir un projet d'établissement, souscrire à un contrat pluriannuel d'objectifs et de moyens  (ce qui relève d'un acte volontariste) qui assureraient, moyennant la démarche d'évaluation interne et une future évaluation externe, crédibilité, prise en considération et financement. Autrement dit, c'est un choix stratégique, sans doute inévitable, mais qui se moule dans l'idéologie ambiante d'entreprise. Il n'est pas fortuit que le même délai de cinq ans soit fixé pour le temps de l'évaluation interne et du contrat pluriannuel. Ajoutons que cela engage l'association que j'évoque à une obligation de résultats, soit une rentabilité au bout de ces cinq années - mais à quel prix de réaménagements du travail clinique, de restriction de personnels, de moindre prise en compte attentive du cas par cas des situations cliniques ? - alors que les tutelles ne s'engagent qu'à une obligation de moyens. Le système du projet est un procédé qui aboutit à une tarification à l'acte dont le financement ne sera assuré que si le résultat obtenu est conforme aux normes fixées par les indicateurs de références. Pour compléter le tout, le débat est en cours à l'Assemblée nationale à propos de la loi « hôpital, patients, santé et territoires ». L'abandon des conventions qui fixaient le statut, les conditions de travail des professionnels des CMPP serait prévu. Les remaniements prévus semblent de nature à compromettre la qualité des soins (qualité pourtant si préconisée) et à redéfinir le travail thérapeutique  qui jusqu'ici pouvait donner place au discours analytique en circularité avec d'autres discours ; ce qui ne manque pas d'inquiéter les cliniciens.

 

Une course folle

In fine, je ne crois pas qu'il soit exagéré de dire  que les institutions, même les plus sensibles aux difficultés humaines, sont prises dans une course folle à la compétition ravageuse, aux lois impitoyables de la compétitivité du marché. Elles ont emboîté le pas curieusement aux  entreprises pour lesquelles nous ne saurions contester que le profit est la finalité première, y compris pour assurer et développer les emplois. J'ai cherché à mettre en exergue, de ma place de clinicien ayant l'expérience d'institutions soignantes et sociales, les dangers de la dissémination de techniques de management fondées sur le cognitivisme dans ce type d'institutions, car elles  reposent sur un scientisme au service d'une marchandisation du soin et du social et elles pervertissent à mon sens l'éthique clinique et même celle du travail social, sous forme d'un pullulement de projets qui promeuvent une personnalisation, un intérêt individuel, mais qui s'inscrivent surtout dans la mouvance de cette recherche de rentabilité. Cette logique implacable connaît un succès considérable, semble devenue la norme pour les plus hautes instances politiques et se répand à tous les niveaux de responsabilité institutionnelle. Son processus se déploie et les cliniciens sont happés, ne pouvant en échapper de  par leur implication  professionnelle. Aussi, il est important qu'ils méditent sur leur responsabilité clinique, citoyenne et politique.

 Sur le plan clinique, il n'est pas possible de ne résumer sa pratique qu'à une mise en oeuvre de méthodes, de techniques et de procédures, et de n'être collé qu'aux référentiels issus de conférences consensuelles en faisant l'impasse  de réfléchir à leurs déterminations et à leurs impacts. Pour un clinicien confronté au quotidien à la relation avec des sujets, la dimension de leurre de cette recherche d'organisation, de gouvernance, de formation permanente toujours plus aboutie participe d'une méconnaissance, quand ce n'est pas d'un déni du transfert et de ce que Lacan appelait le Réel ; notions forcloses des idéologues du cognitivisme, du comportementalisme, de la communication toute, du coaching.

Il en est de même pour les travailleurs sociaux très souvent au fait des changements délétères qui s'opèrent dans les institutions sociales et médico-sociales, à qui il est demandé de pallier des carences multiples et  parfois aussi de se transformer en cliniciens au fur et à mesure des restrictions d'admission et de suivi dans des lieux psychiatriques.

Le cadre et le tempo imposés par des projets d'établissement sont essentiels et coincent les praticiens. Il n'y a pas d'autres solutions pour les contrecarrer, en espérant les aménager, de défendre des valeurs éthiques essentielles, en particulier en continuant de s'occuper des individus en les traitant en sujets, sans verser dans la gestion et le comptage de leur valeur marchande. Déserter les institutions plutôt que de s'y maintenir en cherchant à participer à leur subversion me paraît la solution la plus néfaste. Contribuer à valoriser le travail de la parole et le savoir clinique est capital pour répondre aux propos d'un directeur d'association rapportés dans un article (4) lu dans la revue Lien social. Il reconnaissait que l'évaluation interne constitue un outil de contrôle des tutelles, mais ajoutait-il, « elle permet surtout à chacun de participer, de s'exprimer, de prendre conscience de l'importance de la traçabilité, de quitter la culture de l'oralité pour aller vers celle de l'écrit ».

Je ne crois pas non plus que les cliniciens qui ne sont pas séduits par cette déferlante soient isolés. Il existe encore des responsables d'associations, des fonctionnaires  ministériels, des esprits critiques de tous bords issus de disciplines diverses, également scientifiques, qui ne sont pas dupes de cette marchandisation galopante qui dicterait sa loi jusqu'à indiquer les bons items, les pratiques orthodoxes et stéréotypées.

Mais une question de fond persiste : pourquoi cette vague de recours à des réunions d'experts, des comités de pilotage, des accompagnements par des coachs qui viendraient fixer des références rassurantes  pour gommer au maximum ce qui fait aporie ou manque, si ce n'est par un double souci de maîtrise et d'objectivation ?

Qu'est-ce qui malmène la parole à ce point pour que nous ne lui accordions plus crédit et que nous en appelions à des normes écrites ? Est-ce lié à un discrédit de plus en plus établi du Maître, celui qui occupait une place d'autorité et à partir duquel les références qu'il déterminait endiguer cette multiplicité de références qui se répandent et auxquelles nous sommes de plus en plus sensibles, au nom d'une égalité des possibles et d'une liberté individuelle exacerbée ? Y a-t il un malaise dans la légitimité de la démocratie comme l'interroge Pierre Rosanvallon dans un ouvrage récent (5) ? Sommes-nous dans une dérive ou dans l'élaboration d'une mutation de la démocratie ? Cet auteur souligne dans l'évolution historique de ce régime, en France particulièrement, combien tout pouvoir élu démocratiquement est désormais contesté, car il aurait non seulement à prouver sans relâche sa légitimité mais il serait de plus en plus à l'épreuve des nouvelles modalités de la vie démocratique : par exemple les forums de démocratie participative ou les conférences de consensus tellement créditées de fournir les indicateurs objectifs pour les institutions. Mais si nous prenons en compte l'incidence fondamentale du discours capitaliste tel que Lacan l'a écrit il y a plus de trente ans et qui nécessite probablement d'être retravaillé car le capitalisme a aussi changé, nous pouvons mieux mesurer ce que la vie institutionnelle dévoile : une prolifération de projets comme de véritables objets de consommation sur le marché. Quels effets et quelle intrication alors avec le discours du maître, qui continue de circuler comme dans les institutions de tous ordres, qui constitue toujours la structure même de la parole et de l'énonciation, mais dont il faut bien dire que la place d'agent, celle du S1, n'est plus occupé par le même maître, sans doute celui du pouvoir économique ?

 

Régime démocratique

J.P. Lebrun rappelait à bon escient, lors de journées récentes à l'Association lacanienne internationale consacrées aux institutions, que sans l'inscription  sociale dans un régime  démocratique, il n'y aurait plus d'exercice de la psychanalyse. Les glissements progressifs de l'ultralibéralisme, vers une société du profit sans scrupules quant aux disparités socio-économiques à travers le monde, mettent en danger le socle social sur lequel des démocraties se sont fondées et construites au fil du temps. Dans un registre, certes différent des régimes communistes qui ont causé les ravages que nous connaissons, les dégâts prolifèrent. La crise mondiale actuelle du capitalisme est plus qu'un avertissement sur cette dérive catastrophique. Il n'en demeure pas moins que nous repérons à l'échelle de ce que j'ai relaté sur la tyrannie des projets que les mécanismes les plus subtils d'un discours capitaliste sans limites, conduisant à développer toujours plus d'objets de profit et de jouissance à tout prix, ont infiltré les institutions, y compris celles qui étaient jusqu'à présent des remparts à la marchandisation des individus. Il y a de quoi s'alarmer sur l'avenir de nos démocraties. Aussi, les psychanalystes et les praticiens  en général ne peuvent fermer les yeux devant ce démantèlement programmé des institutions qui ne remet pas seulement en question les conditions de leur pratique mais les fondements démocratiques grâce auxquels  leur exercice est possible. Je fais partie de celles et ceux qui s'en préoccupent et qui considèrent en participant à la vie institutionnelle qu'il y a de quoi bien réfléchir à notre responsabilité  politique. Nous sommes aussi des citoyens qui avons à faire preuve de vigilance par rapport aux valeurs politiques qui favorisent cette pente cognitiviste fort inquiétante quant à l'avenir de nos démocraties. Dans ces temps de crise économique et financière mondialisée, nous ne sommes pas à l'abri de retours de bâton dans le Réel sous forme de régimes beaucoup plus musclés. 

Si cette lecture est juste, nous pouvons en effet nous demander en quoi l'action collective est de plus en plus en difficulté. Il n'est pas si sûr qu'elle soit si en panne, mais qu'elle se disperse, à l'instar de l'évolution de la vie institutionnelle et de ses avatars. Il est clair que la fonction de l'institution perdant de sa légitimité, c'est son organisation structurale interne, la disparité des fonctions et des places, bref son fondement symbolique qui sont atteints.  

(1)    F. Dubet, Le déclin de l'institution, Le Seuil, Paris, 2002.

(2)    A. Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1999.

(3)    M. Laronche, « Le coaching parental, nouveau marché pour parents angoissés », Le Monde, 17/03/09.

(4)    K. Rouff, « L'évaluation interne : une démarche pour valoriser les pratiques », Lien social, 19/03/09.

(5)    P. Rosanvallon, La légitimité démocratique -impartialité, réflexivité, proximité -, Le Seuil, Paris, 2008.




   QU'ATTENDRE DU PSYCHANALYSTE DANS UNE INSTITUTION DITE SOCIALE ? 
 
Louis Sciara, psychiatre, psychanalyste
 

Pour aborder le thème ferai deux remarques préliminaires (*) :

Je me suis engagé à faire cet exposé car, en raison de mon expérience professionnelle acquise dans diverses institutions et à différentes fonctions, je me suis souvent interrogé sur l'utilité et l'intérêt de l'intervention du psychanalyste en institution tout en reconnaissant que c'est très formateur pour tous.

Je m'autorise aujourd'hui à donner un avis essentiellement sur le travail que j'ai effectué et que j'effectue encore : autrefois,un travail de « supervision » au sein d'une équipe éducative d'un foyer de l'Aide sociale à l'enfance accueillant des adolescentes ; une fonction de psychiatre hospitalier, en particulier depuis quinze ans au centre d'accueil et de soins hospitaliers de Nanterre (ex Maison de Nanterre), institution à caractère double puisque sanitaire et sociale, et à l'interface du médical et du social ; enfin, situation présente, un travail de psychiatre responsable d'un centre médico-psychologique, ce qui nécessite une certaine coordination avec différents intervenants du secteur social (de la circonscription à la Mairie, en passant par les centres d'hébergement et de réinsertion sociale, les centres d'aide par le travail, etc.).

Le plus important sur le plan clinique est de veiller à traiter chaque sujet concerné, dans sa singularité et que ce soit le cas par cas des situations qui fasse lien commun.

La seconde remarque est liée à ce que je peux entendre de la part des travailleurs sociaux, de plus en plus coincés dans leur pratique quotidienne par des obligations administratives et légales, inscrites dans leur mission de service public auxquelles ils ne peuvent déroger, même s'ils peuvent donner aussi leur avis en filigrane.

Par exemple, récemment, une assistante du service social de la circonscription est venue raconter le cas d'une femme surendettée et dealeuse, qui bien que malade n'en exigeait pas moins une demande d'aide financière et l'ouverture d'un dossier de surendettement. Cette assistante sociale avait obligation d'instruire le dossier et de l'ouvrir en raison de la demande même. Elle savait que seule l'ouverture d'une mesure de protection aurait son efficacité. Elle demandait justement à notre équipe soignante d'intervenir, car elle ne pouvait refuser l'instruction du dossier, tout en sachant que la réponse à cette demande était inadaptée, ne suffirait pas à calmer la sthénicité de cette femme qui la pressait de répondre à son droit de subvention.

Ce malaise sur le terrain du social va grandissant. Les travailleurs sociaux semblent fort bien mesurer que toute demande de « l'usager »n'est pas à prendre au pied de la lettre et qu'elle recouvre d'autres difficultés. D'où leur adresse à l'intention des « psy » et des psychanalystes en particulier.

Qu'en est-il de leur attente ? À quel supposé savoir font-ils appel ? C'est à partir de ces interrogations issues de ma pratique que j'ai formulé cet intitulé : « Qu'attendre du psychanalyste dans une institution dite sociale ? ».

Question qui interpelle non seulement les travailleurs sociaux (car en quoi le discours psychanalytique pourrait-il être éclairant pour eux), mais aussi les psychanalystes.

Je vais tâcher de donner quelques précisions de la place où je me situe, celle d'un clinicien, mais quoi qu'il en soit de la fonction de chacun, travailleur social ou psychanalyste, nous sommes tous concernés par le champ du Réel sur lequel je vais revenir. Seule la parole permet de l'appréhender même s'il reste insaisissable, que ce soit dans nos dires comme dans nos actes.

Lacan nous a enseigné qu'il y a quatre discours : celui du maître, celui de l'universitaire, celui de l'hystérique et celui du psychanalyste. Il y a même ajouté celui du capitaliste. Sans les développer, l'essentiel est de retenir qu'ils permettent de désigner des places (celles de l'agent, du savoir, de la production et de la vérité), de les différencier.

Le discours analytique (l'objet a, l'objet cause du désir, est en position d'agent et $ est en position de savoir, c'est-à-dire là où le sujet a à travailler dans la cure et où il peut rencontrer l'objet a) pas plus qu'un autre discours ne saurait rencontrer ce réel, mais sa visée est de permettre de « contrer » le réel, en s'appuyant sur du symbolique, là où il y a du manque, là où ça fait trou ("La Troisième", novembre 1974). Le discours analytique suppose qu'il soit énoncé pour dire, soit qu'il y ait du psychanalyste, lequel cherchera à questionner et à mettre en cause les signifiants du social qui ont le vent en poupe (transparence, réseau...), et dont les effets délétères sont de plus en plus criants puisque ce qui est remis fondamentalement en cause ce sont les valeurs symboliques et en premier lieu la fonction paternelle, l'autorité, le S1 en termes lacaniens.

Maintenant, il faut se pencher sur l'institution.

Du latin instituere (« placer dans », « mettre sur pied, établir... fonder »). L'évolution historique du terme est manifeste à la Révolution française puisque les institutions ce sont les « choses instituées », ce qui désigne l'ensemble des structures fondamentales de l'organisation sociale (1790, selon le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey) dans un état social inspiré du contrat social de Rousseau.

L'institution est donc au service du politique et elle est l'instrument d'un ordre social.

D'un point de vue analytique, je ferai l'hypothèse que toute institution est sociale au sens de ce qui est relatif à la société et ce qui lui appartient, mais qu'il faut l'entendre comme une structure langagière qui repose sur des conditions qu'il me reste à définir.

Partons de Freud, par exemple de ses textes de 1913 sur « L'intérêt de la psychanalyse » ou encore celui de « Psychologie des masses et analyse du moi » (1921), il nous indique le chemin en réduisant l'apparente opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie collective.
Lacan écrit dans la même mouvance en 1945, dans les Écrits : « le collectif n'est rien que le sujet de l'individuel » ("Le temps logique"..., Écrits).

Nous connaissons sa phrase célèbre : « l'inconscient, c'est le social ». Il ne fait qu'y rappeler que tout sujet normal, névrosé, c'est-à-dire divisé, n'est représenté par un signifiant que pour un autre signifiant, et qu'il n'est donc représenté que par des signifiants, lesquels sont arrimés à un lieu, celui de l'Autre, celui de la langue ; et à ce titre, cet Autre,trésor des signifiants, c'est notre social dans son ensemble avec les signifiants qui y sont véhiculés.

Ce préalable permet de souligner que, psychanalytiquement, il n'y a pas de sujet qui ne soit dépendant du social, au sens du grand Autre, de l'Altérité.

Venons en maintenant au fond, à l'institution, aux institutions puisqu'elles sont plurielles.

Mon fil directeur c'est ce qui peut bien articuler l'institution soignante à l'institution sociale. La première va — si c'est encore le cas — s'attacher à l'individu, à son histoire personnelle, à sa singularité, à ses dires. La seconde, a visée de traiter du social et du collectif,et de la place du sujet dans le social, non pas de l'individuel, mais il me paraît essentiel qu'elle ait à se référer au langage, aux propos particuliers des sujets qu'elle accueille. En somme, je dirai que ce qui caractérise une institution c'est avant tout un lieu, un lieu symbolique car elle est nommée (sociale ou soignante) et vient occuper une place spécifique dans l'organisation sociale. Mais il y a aussi la finalité, soit l'objet de l'institution et là nous saisissons mieux que l'engagement même de la dite institution est aussi fonction de cet objet : le soin ou, disons,l'insertion (il y a moult institutions sociales d'hébergement, d'accueil, professionnelles,...).

Un peu par provocation, j'ai accollé à mon titre : « institution » et « sociale » parce que je m'adresse essentiellement aux travailleurs sociaux, mais je souhaite traiter de l'institution d'un point de vue clinique et plus précisément analytique et donc je souhaite caractériser ce qui définit l'institution soignante pour mieux à la fois la différencier et la corréler à l'institution sociale.
Je précise donc tout de suite pourquoi cet enjeu.

Parce qu'en clinicien, je me préoccupe avant tout du sujet au cas par cas, et je n'ignore pas que ce qu'il va rencontrer dans sa vie sociale, par l'intermédiaire ou non d'un travailleur social, et dans une institution sociale ou non, ce sont des situations réelles qu'il est important d'entendre comme autant d'éléments signifiants avec lesquels il devra composer, y compris des mesures d'aide sociale (type Cotorep : allocation adulte handicapé, reclassement professionnel...), judiciaires (type curatelle ou tutelle...) ou encore administratives quelconques. Et le travail clinique consiste à tenir compte de ses élaborations, de ses actes et parfois des nécessités à rencontrer des instances sociales, via leurs représentants pour veiller à son intérêt, au respect de son désir (quand désir il y a, puisque l'on ne peut en parler stricto sensu pour les psychotiques), et de sa parole.

Alors, rapidement, si on prend modèle sur une institution soignante, sa structure repose toujours sur les trois registres nommés par Lacan : Réel, Symbolique, Imaginaire, à condition qu'ils soient noués et que ça tienne, ce qui n'est pas toujours le cas, car si la psychothérapie institutionnelle a connu du succès, il y a beaucoup de lieux de soins qui ont été et restent ravageurs - par exemple ceux où règne une autarcie totale, aliénante, et qui « déchétisent » les sujets, les traitant en objets de rebut.

Reprenons les trois registres de la structure subjective :

- celui du Réel, la psychanalyse traite du Réel et la clinique c'est le Réel impossible à supporter disait Lacan. Ce n'est pas le sens commun de la réalité. Le Réel c'est du registre de l'impossible (quoiqu'on fasse ça ne va pas et ça revient toujours à la même place ; les mots ne peuvent tout dire ; il y a du manque qui est structurant pour un sujet, que Lacan formalisait par l'objet a, cause du désir, et qui permet au sujet d'accéder au désir). Dans l'institution sociale, sans doute ce réel n'engendre-t-il pas les mêmes réponses que celles que des soignants pourraient proposer. Sempiternel débat sur le manque entendu trop souvent comme besoin à réparer (logement à trouver, aide financière, par exemple), là où du psychanalyste pourrait y mettre un bémol, sans nier certaines urgences vitales, mais en visant à entériner le fait qu'il y a des impasses, des apories, des solutions impossibles ; il faut alors y mettre des mots avec le sujet concerné, comme dans les concertations avec l'équipe sociale, pour réfléchir alors à ce qui peut être praticable. J'insiste sur cette dimension, parce que, comme je l'ai déjà fait remarquer, notre modernité évolue dans le sens d'une récusation de cet impossible, exigeant en retour solutions adaptées, réparation, restauration, ce qui rabat l'impossible vers la notion d'impuissance. Notons cette tendance actuelle expansive et curieuse à mettre en question la compétence et la responsabilité des professionnels qui travaillent dans le social et qui se retrouvent sur la sellette, remis en cause,de manière identique aux soignants. Il y aurait toujours un manque de savoir-faire, de savoir dire, une suspicion de ne jamais en faire suffisamment. Ce repérage et cette lecture d'un Réel qui échappe est absolument indispensable à la création et à la vie de toute structure institutionnelle. C'est parce qu'il y a du manque qu'il y aura du ir dans l'institution. 

-  celui de l'Imaginaire, c'est- à- dire ce qui constitue notre aliénation en miroir à notre semblable avec nos conflits, notre agressivité, notre reconnaissance. C'est la condition narcissique du stade du miroir inhérente à notre condition humaine. Cette dimension de l'Imaginaire nécessite de se débrouiller avec les conflits sans les étouffer, ni les hypertrophier ce qui pourrait induire alors une certaine violence. À ce niveau, les institutions sociales et soignantes sont tout à fait homogènes, et la hiérarchie devrait y mettre de l'ordre d'un point de vue symbolique, sans permettre pour autant d'y échapper, à condition que ce soit parlé a minima.

- le troisième registre, celui du Symbolique, celui de notre condition de parlêtre, d'animal doté de la parole, soit la dimension symbolique des lois de la parole et du langage, avec le respect de la loi (l'interdit de l'inceste, la castration). Il n'y a aucune raison d'en différencier la référence dans une institution soignante comme dans une institution sociale.

Finalement c'est bien la nomination symbolique du lieu, la finalité de l'institution, et la conception éthique qui en découlent qui font différence. Et « du psychanalyste » en institution aura à se débrouiller avec ces différences en ayant comme principe majeur dans sa praxis d'avoir à prendre en compte, à souligner ce en quoi il y a du Réel, et qu'il faudra traiter avec un outil symbolique, il n'y en a qu'un celui de la parole. C'est à cela que servent les réunions de synthèse, dans n'importe quelle institution.

Et le Réel, pour l'analyste, c'est sa façon de veiller à entendre cet écart nécessaire entre ce qui peut s'inscrire pour un sujet à titre individuel dans un centre soignant, et ce qui se déploie dans le collectif d'une institution sociale.

Qu'il y ait des lieux institutionnels différents, me permet d'avancer quelques précisions quant à la position de l'analyste en institution sociale où il faut prendre en compte que le collectif des intervenants sociaux n'a pas la formation clinique du collectif soignant, mais peut lui enseigner les enjeux sociaux dans lesquels non seulement les travailleurs sociaux sont pris, mais surtout les sujets, patients ou pas, dont il entend parler.

Sans oublier que l'analyste est lui aussi inclus dans le tissu social à titre individuel, mais également par sa fonction, son emploi dans l'institution sociale dont il dépend. Le lieu impose toujours ses conditions de structure et détermine l'arbitraire, les limites de notre travail (dans une institution qui aura son histoire et son actualité.

Vous constaterez que les mêmes problèmes se posent dans une institution soignante

Pourquoi une équipe dans une institution ferait appel à un analyste ? Qui en a la demande ?
S'il y a demande, c'est qu'il y a symptôme. Alors qu'en est-il ?

Est-ce pris dans une finalité institutionnelle qui suppose l'intervention d'un tiers pour assurer plus de cohérence ? Souvent, les institutions sociales ont recours à des analystes en raison du grand embarras des travailleurs sociaux face à leurs prérogatives, et surtout confrontés à des personnes aux difficultés psychiques lourdes et en proie à des problèmes sociaux complexes.

Dans mon expérience de secteur psychiatrique depuis une vingtaine d'années, du fait de la diminution des lits, des carences en personnels, et de l'inexistence désormais de lieux asilaires (au sens noble), les admissions de sujets à la pathologie psychiatrique sévère dans les centres sociaux et plus récemment ceux d'hébergement et de réinsertion sociale se sont considérablement accrues. De cette dégradation des soins est issue une demande croissante de présence de « psys » in situ.

Un dernier point avant de conclure, mérite notre attention, cela concerne la position et donc la responsabilité de l'analyste pour faire valoir la dimension inconsciente du symptôme, mais aussi réfréner les ardeurs institutionnelles quand ce sont des parlêtres psychotiques qui sont en difficulté. Pour ces derniers, il ne s'agit pas d'exiger une responsabilité de sujet qu'ils n'ont pas, ni une autonomie supposée qui, si elle ne se matérialise pas, peut les stigmatiser au titre du parasitisme, de la mauvaise volonté ou de la manipulation. L'analyste a donc à adopter une position subjective, clinique comme éthique, qui soit attentive au travail de l'équipe sociale, à la particularité des dires qui émanent ou sont rapportés sur le sujet en question et à les entendre. Sa position à l'égard de la dialectique sujet/vérité est donc fondamentale.

S'il agit en donneur de leçons, en expert soignant ou garant de la normativité du sens, il n'est plus alors que dans une position de psychothérapeute qui sait, qui dit la vérité sur l'inconscient (si ce n'est au nom de la psychanalyse !) et qui va aider à trouver le remède adéquat et toujours possible. Cette attitude ne ferait qu'entériner un savoir sur l'inconscient pré-établi et normé, un savoir de connaissance. Or la disposition du psychanalyste ne peut reposer que sur ce qui fait division, tracas pour les travailleurs sociaux qui lui rapportent un cas.

Lacan nous a enseigné qu'il y a un écart irréductible entre savoir et vérité. Il a fait valoir cette aliénation, cette division fondamentale du sujet dans son rapport à l'Autre. Dans cette dialectique savoir/vérité, il y a ce type d'aliénation à l'instar de « la bourse ou la vie ». Ce « ou » laisse entendre qu'il n'y a ni tout savoir, ni toute vérité. Si on est dans le savoir, on n'est plus dans la vérité et vice-versa. « La vérité gît dans les failles du savoir », disait Lacan dans les Formations de l'inconscient.

C'est donc cet écart qui est celui de la division du sujet « normal », névrosé, qu'il s'agit d'entendre comme justement, ce qui est du Réel, ce qui se dérobe toujours.

En savoir quelque chose permet d'entendre avec une certaine critique des interprétations toutes faites sur les personnes. De surcroît, l'analyste aura à soutenir le discours analytique souvent comme un empêcheur de tourner en rond, (comme quelqu'un qui fait coupure dans l'imaginaire des arguments), dans une position bancale ou d'inconfort s'il veut continuer à laisser ouverte cette subversion du sens, du bon sens supposé, ou des solutions toutes faites.

C'est de cette aptitude à tenir cette place dans un lieu institutionnel social que peut naître un transfert à son endroit, un transfert de travail.

La position de l'analyste est donc fort ardue car à la fois il aura à indiquer ce qui fait symptôme individuel ou collectif, mais aussi chercher à ne pas alimenter la jouissance — y compris la sienne — des conflits imaginaires, qui sont de toute façon inévitables. En donnant trop de sens au symptôme, ça ne ferait que l'amplifier, le nourrir.

Attention donc au « marché de la vérité » du symptôme pour reprendre les termes de Lacan dans La logique du fantasme (leçon 16, du 19/4/67, et à une position qui ne saurait l'absenter de « tout idéal de l'analyste » (Le transfert, leçon du 28/6/61) .

Au bout du compte, la psychanalyse vaut par le discours analytique. Le psychanalyste est appelé dans une institution, en particulier sociale, parce que quelque chose y fait symptôme. Que cela fasse symptôme est de bon aloi.

Ce qui caractérise un sujet comme une institution, si je me réfère à une homologie de stucture langagière, c'est son symptôme. Qu'il soit individuel ou collectif c'est bien le symptôme qui intéresse le discours analytique.

L'analyste par sa fonction de tiers en institution aura à se faire l'écho, l'agent de ce discours auprès des travailleurs sociaux, afin de susciter la mobilisation d'un dire à propos des personnes qui les sollicitent dans la singularité de leur cas et, du coup, qu'ils puissent les entendre sans les homogénéiser, sans les anonymiser en simple citoyen, au nom de l'égalitarisme.

Nous savons pourtant que la fonction de l'analyste sera fort délicate, car à partir d'une place où il aurait à tenir ce discours, place de marginalité (comme le dit Charles Melman), il lui faudra s'adapter aux conditions de la structure institutionnelle dans laquelle il est inclus et, tout en partageant des valeurs communes avec les travailleurs sociaux, devra chercher à faire entendre la dimension clinique, et donc mettre l'accent sur ce qui concerne la détermination inconsciente de ce qui fait symptôme. Après tout l'analyste tente de pratiquer comme à son cabinet quand il s'agit de traiter du réel, mais en tenant compte de la structure sociale dans laquelle il est.
Le piège est de chercher à induire un prosélytisme psychanalytique car c'est déjà le signe d'une position subjective de maîtrise d'un savoir et connaissance et non l'indice d'une position analytique soucieuse d'interroger les dires des patients et des travailleurs sociaux concernant leur pratique.

La responsabilité de l'analyste est de se faire enseigner par les propos des travailleurs sociaux mais aussi de leur permettre d'entendre ce qui leur est dit et ce qu'ils disent eux-mêmes. Il ne s'agit pas de venir boucher les difficultés là où le Réel est à l'oeuvre.

Que sa place soit finalement une nécessité de structure inhérente à l'institution et non un argument de maîtrise ou une carte de visite pour alimenter la jouissance des protagonistes de l'institution, jouissance qui est déjà quasi inévitable.

L'important est de souligner qu'aucune place d'analyste, intitulée comme telle, n'es t garantie, ni ne garantit le label du discours psychanalytique. Si l'analyste permet de mettre en évidence la disparité des discours, des places et des fonctions, si quelque chose de la circularité des discours est respectée et peut advenir, alors peut-être aura-t-il contribué à faire son boulot d'analyste dans une institution. Il sera alors possible de constater que du symbolique a opéré.

Mais il faut une clé pour y parvenir : le transfert, cette dynamique auprès des intervenants de l'institution à partir d'un certain style, d'un savoir faire, d'un savoir dire. Cette éventuelle aptitude n'est possible qu'à condition que le clinicien reste à sa place pour traiter du Réel et respecte celle des travailleurs sociaux intervenant à une autre place, mais pas moins soumis au même Réel.

La clinique concerne les praticiens, leur formation,leur lecture analytique. Elle permet de se décaler des impératifs concrets auxquels les travailleurs sociaux doivent répondre, mais aussi d'une tyrannie abusive de l'Idéal du Bien qu'il soit laïc ou religieux. Les travailleurs sociaux pâtissent beaucoup des exigences d'efficacité, de gestion, de réponse sans faille, de contractualisation envahissante et de transparence dans les résultats. Si ce n'est guère rassurant, ils ne sont malheureusement pas les seuls, à en juger par les mauvaises conditions de travail des praticiens de la santé.

Il faut espérer que le discours analytique, grâce au transfert qu'il peut déclancher, puisse mieux éclairer les travailleurs sociaux dans leur pratique, les déculpabiliser de ne pouvoir répondre à l'impossible, les orienter dans le repérage des demandes et leur faciliter la possibilité d'adresser dans d'autres lieux -soignants- les sujets qui en relèvent.

Ainsi « du psychanalyste » aura contribué à ce que la psychanalyse demeure un symptôme. (Lacan, "La Troisième").
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(*) Je remercie Annie Staricky, psychanalyste, pour ses précieuses remarques et son texte « À quelles conditions un collectif peut-il être soignant ? » (Le Coq Héron, courants cliniques,n°145, 1997) qui a inspiré mon écrit.

© 2004 association lacanienne internationale

 
 

  CONTRAT, RESPONSABILITÉ INDIVIDUELLE, RESPONSABILITÉ DU SUJET : LIMITES, PARADOXES ET IMPOSSIBLE

Dr Louis SCIARA, Psychiatre, Psychanalyste


Pour qui se confronte au travail clinique, que ce soit à son cabinet, en institution soignante, en institution sociale, il est de plus en plus ostensible que la notion de contrat se généralise et se diffuse. Le contrat devient une terminologie courante, et sans doute prend-il des acceptions plus larges que celle qui le définit dans le code civil. De quoi s'agit-il ? Qu'entendons-nous par contrat ? Est-ce à appréhender de façon univoque ou n'est-il pas plus juste de parler des contrats ?
Dans un contrat, qui contractualise avec qui ? Y a-t-il un tiers, et qu'en serait-il ?
Le contrat ne repose-t-il que sur une écriture ? Quelle place ferait-il à la parole ? En quoi cette écriture aurait une quelconque spécificité ?
Pourquoi les psychanalystes emploient-ils le signifiant « pacte » pour évoquer les lois de la parole et du langage plutôt que le signifiant contrat ? Qu'est-ce qui différencie le contrat du pacte ?
Etymologiquement, à suivre le Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, sous la direction d'Alain Rey), le contrat du latin contractus signifie « convention, pacte, accord ». C'est un dérivé de contratere « prendre engagement », « contracter ». Il « désigne l'accord de deux ou plusieurs volontés en vue de créer une obligation, il est accompagné d'un adjectif ou d'un complément de détermination précisant la nature du contrat ». Par exemple, le contrat de mariage (1672). Par analogie, l'expression « contrat social » créée par Jean-Jacques Rousseau (1762), sert à désigner « la convention (implicite) entre gouvernants et gouvernés, membres d'une même société », c'est-à-dire que l'homme, afin de participer à la communauté, soumettra sa volonté individuelle en s'obligeant à tenir compte des autres, seule voie possible à l'égalité à partir de laquelle il pourra accéder à la liberté.
Par métonymie, contrat est employé également pour désigner « l'acte écrit enregistrant le contrat ».

Jean Hauser (Que sais-je ? - Les contrats) reprend la définition juridique du contrat inscrite dans l'article 1101 du code civil : « une convention par laquelle une ou plusieurs personnes s'obligent envers une ou plusieurs personnes à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose ».
Dans son ouvrage, Hauser rappelle plusieurs éléments importants :
- si le contrat peut être considéré comme une espèce particulière de convention, ce qui le caractérise dans tous les cas est qu'il constitue une « convention génératrice d'obligations », ce qui confirme les aspects étymologiques déjà cités d'engagement de volontés (« en vue de créer une obligation »).
- il n'y a pas un contrat mais une pluralité de contrats qui ne se fondent que par rapport à un objet, à un but (que les juristes qualifient de cause) qui varient et déterminent le type de contrat, en le spécifiant.
- l'accord de volontés qui fait naître des obligations est « sans doute aussi ancien que l'activité humaine sur la terre ». C'est pourquoi, il faut prendre en considération le contrat dont la formalisation essentielle s'est mise en place avec le Droit Romain, lequel a permis une organisation juridique du lien social.
- Il y a des parties au contrat dont il est supposé que chacune a une aptitude suffisante (ils ne sont pas aliénés) pour exprimer une volonté (mais de quel consentement s'agit-il ?) bien établie, sinon le contrat serait invalidable. L'engagement des parties ne les situe pas pourtant dans un registre d'équité ou d'équivalence. Le contrat « n'est certainement pas suffisant pour assurer partout et toujours, la justice et l'équilibre dans les relations entre sujets de droit, ne serait-ce que parce que tous ne sont pas égaux au départ ».
- Le tiers est la référence implicite au contrat, mais ne fait pas partie du contrat. Le contrat n'existe que par rapport au tiers, mais le tiers c'est un fait et non un acte et les parties ne peuvent l'ignorer. Ce qui se traduit par la référence même à la loi juridique en vigueur, à ses représentants éventuels, voire à des tiers intermédiaires (tels les héritiers). Ce qui est intéressant c'est que Jean Hauser, s'étayant sur l'article 1194 du Code Civil (« les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites »), stipule que loi et contrat se retrouvent sur le même plan.
- Enfin et surtout, Jean Hauser note en conclusion que le contrat a certes évolué selon les époques et les options politico-philosophiques en question, et qu'il a donc été perçu soit comme dispensateur de justice ou de liberté, soit plutôt comme instrument d'abus, d'injustice et d'oppression des forts par rapport aux faibles. Mais il ajoute qu'il serait trop facile de ne pas tenir compte de son caractère affiné au fur et à mesure des pratiques juridiques, et de le dénoncer purement et simplement alors qu'il est fondamentalement un outil de participation de l'individu à la construction active de l'ordre social.

Si je me permets ces précisions quelque peu fastidieuses c'est pour vous faire valoir la complexité de la notion de contrat qui a aussi bien entendu des aspects positifs. L'important est sans doute de mesurer en quoi le contrat évolue dans notre société vers un contractualisme galopant qui interroge sur ce qui advient de l'esprit même du contrat, puisque cela conduit à une déspécification du contrat juridique, cependant que les contrats tendent à se démultiplier dans tous les domaines (sanitaire, scolaire, éducatif, politique et plus globalement social). Ce contractualisme est-il l'effet même d'une mise à mal de l'ordre symbolique ? La question est ouverte.
Comment psychanalytiquement entendre la notion de contrat ?
En premier lieu, pouvons-nous imaginer la signature d'un contrat sans qu'il y ait un échange verbal, une concertation et un accord de principe comme temps inhérent à la parole même engagée ? A. Rey emploie comme synonyme de contrat, les mots convention, accord et même pacte. Il souligne qu'effectivement par métonymie, nous pouvons réduire le contrat à un acte écrit. Est-ce que nous estimons d'un point de vue analytique que le contrat ne vise que ce qui est écrit ? Est-ce un acte pour les signataires ? Je ne sais s'il est toujours un acte. Mais il est difficile de ne pas méditer sur le lien et l'écart entre ce qui est dit et ce qui est écrit. Si nous nous plaçons d'un point de vue clinique, il n'est pas possible de faire abstraction de la subjectivité des contractants dans ce qui est impliqué de leurs volontés respectives, lors de la contractualisation. De quel désir chacun est-il déterminé ?
Dans le temps logique propre à la signature du contrat (ce qui se fait parfois tout de même en présence d'un tiers légal). Il n'est guère envisageable que cela se fasse sans parole, et sans adresse. Le tiers légal implicite ou pas, ne peut pas être confondu avec ce qui fait référence pour chaque protagoniste de son rapport à la parole et au langage, puisque c'est aussi l'expression signifiante du désir de chacun. Que ce qui est engagé dans un contrat n'est finalement jaugé que dans l'après-coup du contrat est une autre question. En tout cas, dans la contractualisation même, il ne saurait être question d'un désir commun, sauf peut-être au regard de ce qui fait référence latente à la parole de chaque protagoniste, à savoir cet opérateur toujours manquant dans le langage et qui permet que le langage se tienne, je veux parler du phallus comme tiers symbolique. D'ailleurs, il est intéressant de rappeler que ce phallus, qui est vecteur du bon sens commun et de l'ordre social se retrouve dans la validation juridique du contrat, puisque tout contrat - je reprends Jean Hauser - devra se faire dans « le respect de l'ordre public et des bonnes moeurs » selon le code civil.

Finalement, dans un passer contrat, il y a une légitimation juridique, mais également ce qui est méconnu c'est le malentendu inhérent à tout contrat. Le consensus supposé inscrit et maîtrisé par un formalisme écrit est toujours illusoire. Il y a du reste et de la disparité subjective au-delà de l'écriture dont la terminologie est spécifiée par le code civil, ce qui fait d'ailleurs l'affaire des avocats qui interprètent surtout ce qui est écrit, mais en même temps restituent à leur manière dans leurs plaidoiries la dimension subjective pressentie dans leur rencontre avec à celle ou celui qui a contracté.
Une remarque de Vincent Calais dans une discussion préparatoire à ces journées ajoute encore plus de complexité à l'affaire, puisqu'il rappelait que la loi n'a pas le même statut suivant les codes (civil, pénal, ou celui de la consommation), ce qui donne encore plus de grain à moudre à l'ambiguïté et au malentendu de l'interprétation des dits contrats. La spécificité écrite des contrats tient au bout du compte au vocabulaire juridique et au fait que c'est le type de loi juridique qui la légitime.
Il y a donc un écart, un hiatus à prendre en compte à différents niveaux. Un contrat s'il est stricto sensu écrit, ne repose pas seulement sur un écrit mais aussi sur la parole. Nous savons qu'entre ce que quelqu'un dit, ce qu'il en écrit et ce qui en est lu et entendu, il y a toujours des « gaps », des failles. Dans cet écart inévitable entre parole et écrit, nous avons l'illustration des limites de la symbolisation (puisque les signifiants ne peuvent pas tout dire ni les lettres tout écrire). C'est cela qui tient du manque, de l'impossible et de ce que nous qualifions de Réel... ce qui ne cesse pas de ne pouvoir se dire et ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire. Dans ce qui est écrit, ce qui est écrit est écrit certes, mais ce n'est pas pour autant que la responsabilité subjective des contractants n'est pas engagée sur un mode disparate. Il y a ce qui se lit entre les lignes. De même, dans la parole, il y a des malentendus engendrés par l'équivocité des mots, des signifiants, d'autant qu'aucun signifiant ne saurait se signifier lui-même (A est différent de A).
Voilà de quoi refreiner en quelque sorte notre illusion d'une maîtrise quelconque de la parole (langage oral) ou du langage écrit  ; maîtrise entretenue par le contractualisme contemporain qui vise à dénier la dimension du Réel)

Au fil de mon expérience de psychanalyste intervenant dans des réunions de synthèse dans un espace d'insertion, j'ai pu constater que lorsqu'un travailleur social participe à la rédaction d'un dossier RMI (revenu minimum d'insertion) pour l'ouvrir ou le renouveler, il n'est pas dupe de cet impossible, puisqu'il mesure le hiatus entre ce que la personne peut avancer, ce qu'elle peut écrire et ce qu'elle met en acte par exemple dans la recherche d'un emploi. Il me semble que le travailleur social, en tant que sujet pris dans les rets aussi d'une certaine duperie qui lui est propre, parce que divisé entre ce en quoi il est tenu par sa fonction, ce qui relève de sa propre subjectivité (c'est-à-dire s'il trouve crédible et judicieux l'engagement pris par l'usager) et ce qui est induit par les prérogatives juridiques liées à la mise en conformité du contrat RMI (contrat d'ailleurs signé au nom du Préfet) suivant les directives administratives auxquelles il est astreint. Mais il est vrai que le contrat RMI n'est peut-être pas un contrat juridique stricto sensu, et j'aurais justement tendance à l'intégrer dans l'inflation du contractualisme actuel, même s'il me faut souligner l'intérêt de son aspect bienveillant de solidarité sociale. Quoiqu'il en soit, que le travailleur social se rassure, il n'est pas le seul à se confronter à des problèmes éthiques. Le clinicien n'y échappe pas comme je vais tâcher de vous l'illustrer.
Un dernier point mérite notre attention avant de vous livrer quelques illustrations cliniques  : cela concerne le « pacte ». Etymologiquement, il faut noter que d'une part ce terme provient de latin pactum « accommodement, convention », et du verbe pacisci « conclure un accord », et d'autre part qu'il est dérivé de pache ( « société, commerce, relation »), ce qui renvoie à des locutions telles que « faire pacte avec la mort », « entrer en pacte avec le diable », pactiser qui est « s'arranger d'une chose », « composer avec ».
De ce commerce relationnel, il devient plus logique d'introduire la question de la parole avec le pacte. La parole c'est le pacte et c'est ce qui nous lie dans le langage.
Pour le dire simplement et schématiquement, les lois de la parole et du langage sont liées au fait que tout dire est impossible, il y a de la perte inévitable qui correspond au refoulement inhérent à toute langue. Ce qui est appelé le phallus symbolique c'est ce qui vient symboliser cette perte tout en lui attribuant une connotation sexuelle associée à un interdit. Cet opérateur qu'est le phallus symbolique donne accès à la jouissance sexuelle, parce qu'il est représentatif d'un renoncement, d'un sacrifice justement à ne pouvoir tout dire ni à jouir de tout. Le phallus symbolique vient garantir un pacte pour chaque sujet avec l'Autre du langage dans la mesure où il y a un renoncement au tout possible. Voilà qui vient différencier le pacte de la parole du contrat juridique écrit. Le pacte repose sur un engagement de renoncement passé avec l'Autre à l'insu du sujet, alors que le contrat juridique s'appuie sur une Autorité politique qui peut intervenir dans le champ de la réalité au nom du code civil. (cf Ch. Melman Les Paranoïas).
Cependant, je ne crois pas qu'il faille évacuer la dimension de pacte dans le contrat écrit comme je l'ai déjà souligné. D'autant que, si je me réfère à Lacan qui donnait la prévalence à la parole dans un temps logique à l'écrit, il n'y a pas d'écrit qui ne soit l'effet d'un retour de lettres dans la parole qui s'énonce, ni de paroles qui ne s'appuient sur des signifiants qui font écrit. C'est ainsi que les formations de l'inconscient sont une écriture signifiante et qu'il s'agirait d'apprendre à en faire une lecture. Charles Melman (leçon du 20/04/2000, Les Paranoïas) a eu cette formulation pour l'exprimer : « l'écrit c'est la concrétion, la concaténation de ces lettres, qui dans la parole reviennent du réel et dans la parole font écrit ».

J'en viens à une série de phénomènes contractuels qui me semblent significatifs du contractualisme florissant, bien qu'apparemment intervenant dans des domaines hétérogènes.
Il est devenu très usuel d'évoquer dans le domaine des soins, et pas uniquement en psychiatrie, « les contrats de soin ». Parfois, l'appellation est plus édulcorée : les « projets thérapeutiques ».
Le recours à l'écriture par le patient d'un contrat avec les signatures conjointes du soigné et du soignant n'est pas toujours de mise, mais cela arrive. L'impact de la parole dans cette formalisation ne me semble pas anodin. De là à considérer que ce contrat a un statut juridique me semble disproportionné et pour tout dire erroné, mais reste que ce qui est invoqué dans cette forme de contractualisation qui serait inscrite dans des modalités transférentielles qu'il faudrait préciser, c'est plutôt la liberté consentie individuelle comme position de principe, voire comme éthique, en omettant qu'il y a des disparités psychiques et des sujets qui n'ont pas pu accéder à une symbolisation du langage dans les normes ordinaires, celles des névrosés. Ce n'est d'ailleurs pas si éloigné du contrat RMI qui serait une forme d'adhésion à un contrat préétabli par la partie autre du contrat (ici soignante pour le contrat de soins, là sociale pour le RMI), et en même temps conduirait les parties à respecter leurs engagements, à les tenir, à s'y conformer sous peine, à défaut, d'invalidation du contrat. Nous pourrions y déceler la marque d'une marge de manoeuvre, et y introduire finalement une dimension de pacte c'est-à-dire de parole au dit contrat. Le problème c'est que l'utilisation de ces contrats thérapeutiques est le plus souvent désastreuse parce que du coup pris à la lettre, leur accordant valeur de vérité, de preuve absolue de capacités à respecter ou non ce qui serait engagé.
Je ferai tout de suite référence au cas d'un patient psychotique, diagnostiqué comme tel par son psychiatre traitant et adressé dans un moment de décompensation à l'hôpital de rattachement de son secteur psychiatrique. Il faut préciser qu'il n'est pas rare que des malades psychotiques soient enclins à recourir à des toxiques pour mieux supporter leurs angoisses. L'intéressant est l'accent qui est mis par les psychiatres eux-mêmes, surtout en unité d'hospitalisation, pour que l'hospitalisation serve à quelque chose, qu'elle soit utile, et s'inscrive dans un contrat de soins. Le patient est conçu alors comme susceptible de participer en toute lucidité au projet avant même qu'il n'en perçoive les enjeux, et que ne soit mesuré l'impact de son hospitalisation dans sa pathologie. A trop le considérer comme ayant sa responsabilité individuelle au titre d'un citoyen comme un autre, il devient problématique que soit évacuée sa pathologie psychiatrique même, pour ne pas dire sa folie, qui entame sa subjectivité et qui ne lui permet pas de répondre à la responsabilité idéale qu'on lui suppose. Qu'il ne se conforme pas à ses devoirs définis par la charte des droits et devoirs des malades hospitalisés en transgressant des interdits tels que prendre de la drogue ou de l'alcool, l'expose désormais trop souvent à un rejet systématique au nom du respect du contrat et du recours au toxique totalement illicite, sans tenir compte d'un temps logique de soins nécessaire, ni d'une responsabilité qui ne peut être conforme à celle de celui qui aurait toutes ses facultés psychiques. Il m'est arrivé plusieurs fois de constater que d'authentiques patients psychotiques se voyaient exclus de services de psychiatrie en endossant une étiquette nouvelle de psychopathe et non plus de psychotique, puisque jaugés cliniquement sur leur comportement et non plus en supposant une quelconque valeur symptomatique à leurs conduites. Le psychiatre traitant n'était pas sans essuyer par la même occasion les reproches des collègues remettant en cause la finalité de l'hospitalisation, voire le diagnostic de psychose.
Dans le même ordre d'idées, les experts psychiatres concluent de plus en plus à la responsabilité de schizophrènes ayant commis un passage à l'acte, tout en reconnaissant leur pathologie. C'est le caractère systématique de ces appréciations qui me semble préoccupant. Est-ce que nous pouvons raisonnablement estimer que la responsabilité d'un fou est la même que celle de n'importe quel citoyen ? Ou encore, consigne est donnée aux infirmiers d'unités psychiatriques de porter plainte systématiquement lorsqu'un malade les agresse. Si cela peut être parfaitement justifié pour se protéger, il n'en demeure pas moins que c'est la lecture de la pathologie qui devient surréaliste, et que nous sommes en psychiatrie plus enclins à défendre les citoyens des abus de soins d'internements, que de reconnaître une spécificité de droits et de responsabilité à des malades mentaux. La responsabilité individuelle, citoyenne, civique, contractuelle au nom des droits de l'homme et de l'égalité a balayé et effacé la disparité de la responsabilité du sujet. Quand nous parlons de responsabilité du sujet en psychanalyse, nous la distinguons de la responsabilité de l'individu toujours corrélée au collectif et à ce qui est déterminé par la loi juridique (elle-même instrument d'une culture politique). La responsabilité du sujet c'est celle de l'énonciation du sujet de l'inconscient c'est-à-dire un sujet qui ne se définit que parce qu'il est porté par les mots qui le supportent, et donc soumis aux limites et contraintes des lois de la parole et du langage, ce qui le rend responsable de son inconscient même s'il est fait de l'Autre (c'est-à-dire du langage). Cette responsabilité de sujet est toutefois à nuancer car nous n'habitons pas, comme sujets parlants, l'inconscient selon les mêmes modalités symboliques, Ce qui fait qu'un contrat de soins avec un psychotique ne peut être envisagé comme si c'était le cas avec un névrosé, puisque cette symbolisation que j'évoque est en défaut. Faire, surtout en psychiatrie, comme si nous étions construits de manière homogène (V. Calais évoquait la « normativité identitaire ») est très inquiétant, mais manifeste en quelque sorte cette tendance au contractualisme que je m'efforce de vous mettre en valeur.
Autre exemple parlant  : les groupes à visée éducative pour les schizophrènes. Ils sont de plus en plus répandus du fait de l'influence croissante du cognitivisme dans les secteurs psychiatriques. Il s'agit de parler de leur maladie aux patients, de les informer, de les guider de façon pédagogique dans leur quotidien. Même si un  certain efficace n'est pas négligeable pour tel ou tel malade, cela témoigne d'une orientation contractuelle de plus en plus flagrante. Il s'agit d'apprendre à ces patients le bon usage de la vie et de les guider. Parfois, cela les conforte dans un statut étiqueté de schizophrène sur lequel ils peuvent prendre appui. Mais, s'il y a dans cette conception éducative un projet thérapeutique bien ficelé, il devient incroyable que des laboratoires pharmaceutiques proposent des sessions d'apprentissage aux soignants pour mieux leur apprendre à informer leurs patients sur leurs maladies. Contractualisation programmée oblige !
Enfin, il m'arrive de plus en plus d'avoir affaire à des enfants diagnostiqués et épinglés comme « hyperactifs » qui consultent en institution. Je suis frappé des contrats de soins proposés par les « spécialistes » de la question aux enfants, à leurs familles et aux enseignants. Dans la visée de ces psychiatres, il faut un « réseau » de collaboration et de soins qui ne se cantonne pas à ce qui se passe transférentiellement entre un praticien, son jeune patient et sa famille. Non ! Il faut une guidance transversale à partir d'un lien de consultation spécialisée où les enfants sont testés, diagnostiqués, et où sont mis en route des traitements de type  Ritaline ou Concerta. Il est demandé aux parents et aux enseignants de noter faits et gestes de l'enfant. L'enseignant devient participant de la guidance et des conseils lui sont prodigués pour savoir comment s'y prendre avec cet enfant agité et inattentif. L'enfant est perçu comme une « victime de son cerveau » et ces mêmes spécialistes prévoient qu'il sera traité par son médecin généraliste qui n'aura qu'à prescrire le traitement entre les consultations spécialisées qui ont lieu en moyenne tous les 6 mois. Pendant ce temps, l'enseignant surveille les améliorations scolaires, les relations avec les camarades. L'ennui dans tout cet échafaudage de contractualisation, c'est que le prescripteur, même s'il a conseillé de surcroît aux parents que l'enfant suive une psychothérapie, n'indique pas particulièrement et de façon personnalisée à quel thérapeute il peut s'adresser, ni n'informe, ni ne se tient informé des consultations (centre médico-psychopédagogique, centre médico-psychologique), traitant sa psychothérapie comme un plus au titre du réseau, mais finalement hors réseau. Certains pourraient rétorquer qu'il s'agirait d'une modalité de choisie pour respecter le lieu de la cure de l'enfant. Malheureusement, dans la pratique, j'ai rarement eu cette impression. Se met en place ainsi un programme thérapeutique, un contrat de soins avec des intervenants multiples dans un espace de surveillance généralisée pour l'enfant, lequel n'a finalement qu'à suivre ce qui lui est indiqué. En revanche, ce qui est « oublié » c'est justement la responsabilité de sujet de l'enfant et sa demande en tant que telle dans un engagement transférentiel possible pour lui.
Enfin, à propos de contractualisation qui s'accentue, il devient très usuel qu'un enfant passe contrat avec ses enseignants à propos de ses « troubles des conduites » en classe. Tout est noté au jour le jour, et ainsi l'enfant serait supposé engager sa responsabilité individuelle. L'ennui c'est qu'entre cet idéal de responsabilité individuelle et sa responsabilité de sujet, il y a un écart qui tient à ce que sa conduite a déjà valeur symptomatique au regard de ses conflits inconscients et qu'il s'agit de la mettre au travail autrement que par des contrats comportementalistes.

J'aurais pu intituler ce travail : le contractualisme galopant.
En effet, le contractualisme ambiant nous paraît significatif d'une façon de nier la subjectivité, en rejetant le fait que nous sommes des êtres de langage. Les lois du langage nous imposent, que nous le voulions ou non, deux éléments essentiels. D'une part, il n'y a pas de justice entre deux personnes quand l'une s'adresse à l'autre ou même passe un contrat écrit avec elle, car cela tient d'une disparité des places inhérentes au langage.  D'autre part, le tout dire ou le tout écrire est une utopie, c'est même parce qu'il y a là un impossible que cela relève du Réel.
Le paradoxe essentiel dans cette inflation des contrats, c'est que le contrat perde de sa spécification et se déspécifie en quelque sorte. En contractualisant toujours plus, en légiférant davantage pour pallier les carences du symbolique, cela aboutit à un effacement de la dimension de pacte incluse dans le contrat, autrement dit celle de la parole qui est en amont de la signature du contrat entre les parties.
Les limites du contrat sont celles imposées par les différents codes juridiques lesquelles ne rendent pas ainsi homogènes tous les contrats. Il y a aussi de l'impossible dans le contrat : il a trait au malentendu inhérent au contrat dans sa dimension écrite (les avocats sauront toujours discourir et débattre sur la signification de ce qui est écrit) et également à la parole engagée comme préalable ou soubassement au contrat écrit. Le contractualisme évacue le malentendu et l'implicite à l'instar des polémiques en cours sur les questions de l'inceste ou de l'euthanasie pour lesquelles le législateur est poussé à les définir plus précisément par écrit là où intervenait jusqu'alors l'implicite d'un interdit symbolique.
Il n'est donc pas opportun de discréditer le contrat mais le contractualisme. Il est capital de ne pas se tromper de cible. Est-ce que ce contractualisme est l'effet d'une interprétation toujours plus égalitaire du contrat social (J.P Lebrun emploie non sans ironie les termes de démocratie démocratiste) ? Est-ce une conséquence directe de l'impact d'un capitalisme (V. Calais fait allusion à la « nouvelle normalité capitaliste ») sauvage et ravageur, d'un hyper individualisme  qui induisent une prolifération des objets de consommation, et donc des contrats adaptés à chacun de ces objets, toujours susceptibles d'être dénoncés juridiquement.
Un des exemples les plus significatifs est celui du contrat de travail. Il avait toute sa valeur de pacte au prix de négociations entre acteurs sociaux. Il perd de sa spécificité actuellement au profit d'une multiplication de contrats précaires au service d'une économie de marché impitoyable.
A trop dévaloriser le contrat de travail, à faire d'un des contractants un individu sur siège éjectable, c'est le poids de la parole de l'engagement des « parties » (employeur et employé) qui est déprécié, cependant que le sujet est traité en objet interchangeable et qu'il est exigé de lui une responsabilité individuelle toujours plus grande sans responsabilité de sujet au sens psychanalytique du terme.
L'essor du contractualisme conduit à la judiricisation à outrance. Il a un versant paranoïaque de revendication et de bataille judiciaires et un versant pervers d'un tout est possible par contrat pour chaque objet du marché.
Le ravage majeur de cette judiricisation est la pente à la contractualisation de la parole.

 
 
 
A lire ou à consulter :

 Justice :
  • Une parution à ne pas manquer  :
"Comment priver un enfant de son père... Un dysfonctionnement ordinaire de la justice" par Marcello Sereno, 
Editions Jeunesse et droit, mai 2009 

L'homme qui raconte son histoire dans ce livre est un père condamné pour «attentats à la pudeur avec violence ou menaces» sur la personne de sa fille. Il clame son innocence et explique comment s'est construite une vérité judiciaire qui pourrait bien n'être qu'une erreur judiciaire ou, pire, un dysfonctionnement ordinaire de la justice.
Son récit - qui se lit comme un roman - suit le fil de l'enquête et décrit le processus judiciaire, le rôle joué par un service SOS-Enfants et par les experts successifs ainsi que l'évolution de ses relations avec sa fille âgée de quatre ans et demi au début de ce drame. Plusieurs chapitres retracent son parcours du combattant auprès du tribunal de la jeunesse et de divers organismes de protection de l'enfance.
Cette expérience l'amène à une réflexion sur les institutions avec un regard de père, d'intellectuel, de citoyen en butte à une violence que l'on n'imagine pas devoir subir. Autant qu'un témoignage, ce livre se veut donc un essai politique sur la manière dont notre société maltraite des enfants en prétextant leur intérêt.
Dans sa préface, le juriste et philosophe François Ost recommande que cet ouvrage soit mis au programme des facultés de criminologie, de psychologie et de droit. Il ne s'agit en effet pas d'un simple plaidoyer pro domo : l'auteur a pu objectiver les relations entre justice et psychologues. A partir du dossier pénal, deux spécialistes de l'enfance, Yves-Hiram Haesevoets et Paul-Henri Mambourg jaugent et jugent le travail de leurs confrères. Le lecteur pourra consulter l'intégralité de leurs analyses en annexe de l'ouvrage.

> OUVRAGE DISPONIBLE DANS TOUTES LES BONNES LIBRAIRIES -  22 euros - (Diffusion «La Caravelle»)
> ou PAR CORRESPONDANCE : Editions Jeunesse et droit, 12 Rue Charles Steenebruggen, 4020 Liège
> Tél. : 04 342 61 01 - Fax : 04 342 99 87
> Courriel : secretariat@droitdesjeunes.com
> Site : www.droitdesjeunes.com
> mailto:secretariat@droitdesjeunes.com
 

  • Les dossiers du JFP  - Journal Français de Psychiatrie -
    "Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ?" 
    Editions Erès 2009
La prison est-elle un lieu de soin et les malades peuvent-ils y trouver les conditions décentes de leur traitement ? C'est la question posée par cet ouvrage collectif « faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ». Rappelons que cette collection poursuit là sa réflexion autour des enjeux sociaux qui engage la place laissée à la subjectivité et à ses symptômes dans une société de plus en plus contaminée par la rentabilité, l'efficacité et les mouvements de masse. En effet, après avoir ouvert le débat sur les troubles de l'apprentissage, démystifié la culture des surdoués, le JFP pose la question grave de la responsabilité pénale qui, précise Thierry Jean dans son introduction interroge avant tout les mutations en cours concernant la question de la responsabilité. En effet, indique t-il la notion même de responsabilité morale ne s'en trouve t-elle pas transformée puisqu'elle présumait pour rendre apte au jugement, un libre arbitre (tradition religieuse et philosophique classique) ou tout au moins un sentiment d'identité personnelle et le partage d'une norme sociale commune ?

Tous les auteurs s'accordent à considérer que le poids des victimes transforme depuis plusieurs années l'enceinte judiciaire. Si certains vont jusqu'à évoquer concernant le sort des malades mentaux criminels une sorte de lynchage juridique, tous les intervenants rappellent la crise actuelle de la psychiatrie, crise intellectuelle plus qu'institutionnelle. La pénalisation des malades mentaux apparaît ainsi comme une sorte de symptôme social, signe des mouvements ségrégatifs dans lesquels les malades mentaux semblent être les premières victimes.


 
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